Jean-Pierre Baud

Quelque chose d'Hippocrate à l'origine du droit de l'environnement

© Jean-Pierre Baud, 1999

 

- paru dans Genèse du droit de l'environnement, T. I (direction M. Cornu et J. Fromageau), Paris, L'Harmattan, 2001 -

 

 

 

Je parle à ceux qui savent ce qu'est une étape, enfin lorsque l'étape est une ville. Puis-je évoquer Cody (Wyoming) dont les lumières tardives m'apparurent si tard - il était 22 heures - alors que les monts ne m'offraient plus que l'inquiétante présence des grizzlys? Ou telle little town du Nevada ou de l'Arizona aperçue trois heures avant que le vent ne permette au cycliste d'y jeter son sac de fatigue?

Je pense qu'Hippocrate fut piéton, faute d'avoir pu être cycliste. Cavalier? Peut-être, mais avec la modération qu'imposait sa connaissance de l'origine équestre de la pathologie propre aux Scythes.

"Lorsqu'un médecin arrive dans une ville à lui inconnue..." On imagine très bien, Hippocrate, s'arrêtant le temps qu'il faut pour estimer l'ampleur de recherche qui lui fera connaître l'"environnement" de la ville qu'il découvre. Dans Les airs, les eaux et les lieux (1), le médecin est un voyageur, allant vers la maladie alors que les malades vont vers la guérison (par exemple à Epidaure), un savant nomade cherchant à construire un espace rationnel qui rassure l'homme lorsqu'il contemple les cieux.

Pour les Grecs, qui donnaient au mot cosmos le sens d'un ensemble parfaitement organisé, il y avait le macrocosme composé de l'ensemble des astres, et le microcosme du corps humain. Une médecine astrologique, sans âge parce que sans raison, pouvait s'inventer ainsi une parure savante, au demeurant inutile puisque les croyants et, surtout, les guéris, ces scandaleux (2) , se sont toujours servis de l'argument scientifique comme d'un complément à leur ferveur religieuse.

Quand on fait abstraction de cette chape de superstition qui coiffait la médecine, ce que dit Hippocrate du climat et qu'il aurait pu appeler l'environnement (saisons, vents, géologie, végétation et hydrologie) nous semble très simple : en observant l'air, les vents, les eaux et les terrains, un peut soupçonner les pathologies, pronostiquer leur développement et entreprendre leur thérapeutique.

 

Mais le climat pouvait-il expliquer la surprenante maladie des Scythes? Il s'agissait d'une féminisation du corps masculin, à laquelle les Scythes attribuaient une origine divine. Or, Alcméon de Crotone avait, vers 500 av. J.-C.(un siècle avant Hippocrate), établi que les maladies n'étaient ni des divinités, ni des manifestations d'une volonté divine, sauf l'épilepsie qu'il définissait encore (et pour longtemps dans la culture populaire) comme une maladie sacrée (3). Mais, pour Hippocrate, ni l'épilepsie (4) ni la maladie des Scythes ne s'inscrivaient dans les sacralités :

 

Pour moi, je pense que cette maladie vient de la divinité comme toutes les maladies, qu'aucune n'est plus divine ou plus humaine que l'autre, mais que toutes sont semblables et que toutes sont divines. Chaque maladie a, comme celle-là, une cause naturelle et, sans cause naturelle, aucune ne se produit (5).

 

Véritable manifeste scientifique, ce passage respecte la croyance tout en revendiquant le champ de la science. La pensée sauvage attribue spontanément les catastrophes et les maladies à une relation directe entre le naturel et le surnaturel. La médecine hippocratique, en intercalant l'approche scientifique de l'environnement, a défini l'espace où l'homme pouvait contribuer à construire sa vie.

C'est pourquoi la médecine hippocratique ne s'est pas limitée à la définition de ce que nous avons finalement appelé l'environnement, mais elle a aussi ouvert la voie à ce qu'on a cru être une grande découverte du dernier quart de siècle : le droit de l'environnement.

Il faut en effet savoir que, dans le siècle qui précéda l'oeuvre hippocratique, les progrès de la réflexion politique concernant la cité et ceux de la science médicale furent parallèles et se retrouvèrent dans une zone d'interférence où même le vocabulaire était commun. Pour désacraliser la notion de santé, Alcméon de Crotone n'avait pas trouvé mieux que le vocabulaire juridico-politique :

 

La santé se maintient par les droits égaux (isonomia) des forces, de l'humide, du sec, du froid, du chaud, de l'amer, du sucré, etc., tandis que le règne exclusif (monarchia) chez eux produit la maladie (6).

 

Or l'isonomia, fut le terme retenu par la langue grecque pour définir, quelques décennies plus tard, la démocratie, c'est-à-dire une transposition politique de la santé : attribuer à chacun ce qui lui revient (7). On comprend ainsi, pourquoi la médecine hippocratique a donné une grande importance aux institutions politiques, et en particulier à celles des Scythes, dans lesquelles il fallait chercher l'origine d'une maladie qu'on ne constatait pas dans les autres peuples : le mode de vie qu'imposaient aux Scythes leurs institutions, contraignait leur aristocratie à une pratique excessive de l'équitation entraînant une engorgement sanguin des articulations et le traitement par saignées qu'il exigeait affectait fâcheusement la production séminale. Alors que la science hippocratique dut toujours, et souvent infructueusement, tenter de convaincre de ce que les maux d'origine naturelle ne révélaient pas en outre une influence surnaturelle, la croyance dans la sacralité d'une maladie ne pouvait survivre à une explication d'ordre juridique et institutionnel :

 

Cette maladie affecte, parmi les Scythes, non les hommes du dernier rang, mais les riches, ceux qui sont les puissants par leur richesse et leur fortune. L'équitation en est cause et, si les pauvres y sont moins sujets, c'est qu'ils ne vont pas à cheval. Cependant, si cette maladie est plus divine que les autres, il fallait qu'elle ne fût pas exclusive aux plus nobles et plus riches des Scythes, mais qu'elle les attaquât tous également, et même, de préférence, ceux qui possèdent le moins et qui n'offrent point de sacrifices, s'il est vrai que les dieux se plaisent aux hommages des hommes et les en récompensent par des faveurs. Car les riches peuvent immoler de nombreuses victimes, présenter des offrandes et user de leur fortune pour honorer les dieux, tandis que les pauvres sont empêchés, par leur indigence, de les honorer. Ainsi la peine de telles offenses devrait plutôt frapper les pauvres que les riches (8).

 

Il n'est peut-être pas inutile, après avoir rappelé ce que la civilisation du droit devait à la médecine hippocratique, de signaler ce qui, à l'aube de la science occidentale, s'opposait à une forme de barbarie qu'on voulut naguère faire passer pour une science :

 

Hippocrate se tait ici sur les races - dont les modernes se sont, dans ces derniers temps, occupés exclusivement (9).



NOTES

 

(1) Hippocrate, Les airs, les eaux et les lieux - Précédé du Serment d'Hippocrate, trad. d'E. Littré, Paris, Arléa, 1995.

(2) Un miraculé est toujours un scandale, d'abord pour la médecine qui ne peut qu'avouer son impuissante ignorance, ensuite pour les religions qui doivent à la fois nier les miracles rattachés à un autre culte et censurer le paganisme pris en charge par leur obédience.

(3) M. Grmek, Les maladies à l'aube de la civilisation occidentale, Paris, Payot & Rivages, 1994, p. 69.

(4) M. Grmek, op. cit., p. 70.

(5) Hippocrate, op. cit., p. 86

(6) M. Grmek, op.cit., p.69

(7) J. Taminiaux, Le théâtre des philosophes, Grenoble, J. Million, 1995, p. 13.

(8) Hippocrate, op. cit., p. 87-88.

(9) E. Littré dans la préface de sa traduction d'Hippocrate (op. cit., p. 44).

Accueil - Articles - Thèses - Mémoires - Formations - Liens