(Chapitre III - Découverte réciproque de l'Occident et de l'Islam - Section I - Découverte de l'Islam par l'Occident)
§ 2 - Pendant les Croisades
A - Doctrine ecclésiastique
1 - La traduction du Coran
Voici, à titre documentaire, le texte de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, décrivant pourquoi et comment il a fait traduire le Coran dans les années 1140 :
"Qu'on donne à l'erreur mahométane le nom honteux d'hérésie ou celui, infâme, de paganisme, il faut agir contre elle, c'est-à-dire écrire. Mais les latins et surtout les modernes, l'antique culture périssant, suivant le mot des Juifs qui admiraient jadis les apôtres polyglottes, ne savent pas d'autre langue que celle de leur pays natal. Aussi n'ont-ils pu ni reconnaître l'énormité de cette erreur ni lui barrer la route. Aussi mon coeur s'est enflammé et un feu m'a brûlé dans ma méditation. Je me suis indigné de voir les Latins ignorer la cause d'une telle perdition et leur ignorance leur ôter le pouvoir d'y résister ; car personne ne répondait, car personne ne savait. Je suis donc allé trouver des spécialistes de la langue arabe qui a permis à ce poison mortel d'infester plus de la moitié du globe. Je les ai persuadés à force de prières et d'argent de traduire d'arabe en latin l'histoire et la doctrine de ce malheureux et sa loi même qu'on appelle Coran. Et pour que la fidélité de la traduction soit entière et qu'aucune erreur ne vienne fausser la plénitude de notre compréhension, aux traducteurs chrétiens j'en ai adjoint un Sarrasin. Voici les noms des chrétiens : Robert de Chester, Hermann le Dalmate, Pierre de Tolède ; le Sarrasin s'appelait Mohammed. Cette équipe après avoir fouillé à fond les bibliothèques de ce peuple barbare en a tiré un gros livre qu'ils ont publié pour les lecteurs latins. Ce travail a été fait l'année où je suis allé en Espagne et où j'ai eu une entrevue avec le seigneur Alphonse, empereur victorieux des Espagnes, c'est-à-dire en l'année du Seigneur 1141" (Cité par Jacques Le Goff, Les Intellectuels au Moyen Age, Paris, Le Seuil, coll. "Le temps qui court", 1957).
- On constate d'abord le caractère tardif de cette traduction (plus 400 ans après la rencontre de l'Islam et de la Chrétienté latine).
- On en comprend aussi la cause : la difficulté de trouver des Chrétiens connaissant l'Arabe.
- On en perçoit enfin le contexte : la Reconquista et la Croisade. On sait l'importance du rôle de l'ordre de Cluny dans l'implantation chrétienne au Nord de l'Espagne (particulièrement sur le chemin de Compostelle). Nous sommes en une période où la Castille a été reconquise et où des victoires significatives ont eu lieu en Aragon, entre autres du fait du roi d'Aragon Alphonse le Batailleur et du roi de Castille Alphonse VII (tous deux décorés d'un titre d'empereur qui ne signifiait pas grand chose). Dans le Proche Orient, des royaumes latins se sont installés à la suite de la première Croisade et ils ne semblent pas encore menacés.
2 - Description de la société islamique
- La traduction du Coran fut à l'origine d'importantes discussions théologiques, mais qui n'intéressaient pas beaucoup la grande masse des fidèles et qui en outre semblaient moins passionner les clercs que la description de la société islamique au chapitre de la sexualité.
- Le passage du Coran qui fut le plus commenté par les Chrétiens du Moyen Age fut celui où, réserve faite de certains interdits (déjà présents dans la Bible) au sujet des règles, était affirmée la liberté dans les relations de couple. Or la Chrétienté avait au contraire minutieusement établi dans ce domaine ce qui était permis et ce qui était interdit. Les auteurs chrétiens en conclurent que toutes les perversions sexuelles étaient encouragées dans les pays d'Islam et s'étendirent tellement sur ce sujet qu'ils démontraient une réelle fascination.
B - Culture populaire
§ 3 - A partir du XVIe siècle