(Chapitre III -
Découverte réciproque de l'Occident et de
l'Islam)
Section II - Découverte de l'Occident
par l'Islam
§ 1 - Jusqu'au XVIIe
siècle
C'est au travers d'un géographe et deux
géographes-historiens arabes que nous pouvons comprendre
l'idée qu'on se faisait des européens dans les pays
d'Islam, le premier étant Al Idrisi (XIIe siècle) et
les deux autres Al Umari (première moitié du XIVe
siècle) et Ibn Khaldun (deuxième moitié du XIVe
siècle).
- Al Idrisi est le géographe arabe le
plus connu au Moyen Age. De famille marocaine il s'était
pourtant mis au service des Normands de Sicile, dont le roi Roger
II lui commanda un livre de géographie connu sous le nom de
Livre de Roger. Décrivant entre autres les peuples, il
précise que seul le désir de faire une oeuvre
complète lui impose de signaler l'existence des
Européens.
- On constate ainsi qu'il reconnaît la
puissance militaire des Européens qui sont tous
appelés des Francs, en souvenir du comte de Toulouse et
de Charles Martel. A son époque, ils ont reconquis une
bonne partie de l'Espagne, ils ont envahis le Proche Orient et,
grâce aux Normands convertis au Christianisme, ils ont
repris l'Italie du Sud et des îles
méditerranéennes dont la plus importante est la
Sicile. C'est pourquoi, il est politiquement raisonnable
d'entretenir de bons rapports avec les rois normands.
- En revanche, les Européens restent
culturellement des gens sans aucun intérêt, dont
il faut bien signaler l'existence pour ne pas faire une oeuvre
géographique lacunaire.
- Al Umari, né à Bagdad et au
service de l'administration mamelouk d'Egypte, est l'auteur d'une
vaste encyclopédie de plus de vingt volumes,
intitulée Voies des regards sur
les royaumes des grandes villes. Il y
montre le même mépris pour les Européens,
signalant à son public cultivé d'Afrique du Nord
qu'il y a des barbares noirs au Sud et des Barbares blancs au
Nord.
- Ibn Khaldun, né à Tunis, est
considéré comme l'inventeur de l'histoire des
civilisations. Il est l'auteur de grande histoire universelle,
précédée par un ouvrages que nous appelons
Prolégomènes
(Muqaddima en
arabe), une introduction qui fit plus pour sa gloire que le reste
de son oeuvre. Il y écrit qu'il a appris une chose curieuse
: il y aurait en Europe des écoles d'un grand renom qui
attireraient beaucoup d'étudiants.
Ces trois exemples permettent de comprendre ce que
le monde de l'Islam a ignoré jusqu'au XVIIe
siècle.
- Le fait que la langue arabe qui avait permis
de réunir tant de cultures et de savoirs n'était
pourtant pas la seule langue du savoir.
- Le fait que les Européens, si ignorants
à la grande époque de la science arabe (chez nous,
l'époque carolingienne), comblèrent très vite
leur retard dès que se développèrent les
universités (XIIe-XIIIe siècles).
- L'importance que les Européens
accordaient à la technologie industrielle et leurs rapides
progrès dans ce domaine : architecture, construction
navale, routes, canaux, artillerie.
- La nécessité de
désacraliser le livre. En Chrétienté comme en
Islam, tout livre faisait référence au livre par
excellence, la Bible ou le Coran. De ce fait tout livre
était plus ou moins sacré. Les Chrétiens
avaient osé violer le tabou avec l'imprimerie qui faisait
du livre une marchandise fabriquée industriellement. Il
fallut attendre l'initiative de Bonaparte lors de la Campagne
d'Egypte pour qu'une presse à imprimer
pénètre dans un pays d'Islam. Ce n'est qu'au XIXe
siècle, en Turquie, que fut édité pour la
première fois un journal dans un de ces pays.
§ 2 - A partir du XVIIe
siècle
- Au XVIIe siècle, brusquement, le monde
ottoman, qui était historiquement et
géographiquement européen, réalisa que
c'était une grave erreur d'ignorer à ce point les
Européens chrétiens. Hadji Khalifa signala qu'on
n'avait écrit que des erreurs à leur sujet. Il
désira les faire connaître à ses compatriotes.
Pourtant, ses informations étaient bien lacunaires.
- En ce qui concernait la religion, il
faisait état des scissions intervenues au sein de la
Chrétienté aux IIIe et IVe siècles mais il
ne signala, ni le schisme entre l'Eglise romaine et l'Eglise
orthodoxe, ni l'apparition du Protestantisme.
- En ce qui concernait les régimes
politiques, il distinguait la monarchie, l'aristocratie et la
démocratie. Mais il considérait qu'il s'agissait
d'écoles de pensée. La monarchie était
l'école de Platon. Quant à l'aristocratie et
à la démocratie, elles étaient
respectivement l'école d'Aristote et celle de
Démocrite!
- Au XVIIIe siècle les études sur
les Européens se sont multipliées chez les auteurs
ottomans. C'étaient en général des
récits de voyage.
- Une première catégorie jouait
la carte de l'exotisme et insistait sur les anecdotes et les
curiosités géographiques ou humaines (du genre :
j'ai vu ici une cascade pétrifiante, là
d'extraordinaires frères siamois, etc.).
- L'autre catégorie, de plus en plus
importante dans la deuxième moitié du XVIIIe
siècle, venait de diplomates qui développaient
les arguments suivants :
- Les malheurs qui frappent l'Empire
ottoman ne sont pas seulement dus à des
problèmes internes. Ils sont essentiellement dus
à la puissance nouvelle des autres pays
européens.
- Ces pays remportent de plus en plus de
victoires contre les pays d'Islam.
- Ils ont découvert et conquis
d'immense contrées nouvelles.
- Leur puissance vient d'abord du
développement industriel : routes, canaux,
manufactures, chantiers navals, artillerie, etc.
- Elle vient aussi de leur organisation
administrative (entre autres, grande admiration pour
l'administration prussienne).
- Ils ont donc beaucoup de choses à
nous apprendre.
C'est à ce moment que, par
l'intermédiaire de l'Empire ottoman, on vit les pays d'Islam
devenir, dans certains secteurs, les élèves des pays
occidentaux, revirement se caractérisant, à la fin du
XVIIIe siècle par :
- l'installation de représentations
diplomatiques permanentes
- l'apprentissage des langues
étrangères
- l'envoi des jeunes gens dans les
universités et écoles militaires
européennes
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