(Chapitre I - La santé publique)
Section III - La protection de l'environnement
§ 1 - Les nuisances domestiques
A - Les cadavres
- Dans les sociétés humaines, la première des nuisances fut le cadavre, paradoxalement, puisque ce fut aussi l'une des premières sacralités. Le sentiment de répulsion qu'inspire le cadavre ne désigne pas seulement l'autre aspect de sa sacralité. Il indique aussi l'ambiguïté sanitaire du corps, à la fois siège de la santé humaine et aussi archétype de la nuisance.
- La gestion du cadavre a ses experts, le prêtre pour le rituel sacré et le médecin pour le traitement de la nuisance. Les rapports du prêtre et du médecin sont ici un mélange de concurrence et de coopération. Le travail de l'embaumeur, ce médecin du cadavre , permet aux fidèles d'accéder au corps du saint ; il favorise donc le culte. Le médecin coopérait encore avec le prêtre lorsqu'il demandait, au XVIIIe siècle, qu'on cessât d'ensevelir dans les Eglises ; tout indique en effet qu'en France la déclaration du 5 mars 1776, qui prononça cette interdiction, allait contre le voeu des fidèles mais correspondait au désir du clergé.
B - Les excréments
Aussi ancien que celui de la gestion des cadavres, le traitement des excréments a pris une acuité considérable avec le développement des villes, et surtout de Paris. Les mesures imposant de construire des fosses d'aisance furent innombrables, car au Moyen Age, lorsqu'on n'avait pas un cours d'eau servant d'égout, tout allait à la rue et relevait du balayage (c'est pourquoi, l'hygiène s'est longtemps appelée administrativement la "voirie" et que les ramasseurs d'ordures s'appellent toujours des "boueux" ou "éboueurs"). Le recyclage des excréments fut fort bien organisé tant que la population des grandes villes resta dans certaines limites (moins du million d'habitants). Une profession, bien formée et rigoureusement contrôlée, réalisait les vidanges (de nuit ou le matin). A Paris, les matières étaient déposées, à Montfaucon dans des cuves de décantation, pour séparer les "eaux vannes", rejetées à la Seine, des matières sèches formant la "poudrette", vendue comme engrais aux paysans et aux maraîchers d'Ile de France, lesquels alimentaient les Parisiens (d'où un recyclage parfait).
C - Le reste
- Les égouts n'avaient pas été construits pour recevoir les excréments, mais pour la récupération des eaux de pluie. Ils étaient aussi utilisés pour recevoir les eaux de vaisselle et de lavage. (Lorsque Paris, dans les années 1890, et par la suite les autres villes de France, optèrent pour une politique de "tout à l'égout", beaucoup considérèrent que c'était une solution infecte. Le système imposait des stations d'épuration, solution qui fut retenue beaucoup trop tard.)
- En fait, les villes de l'Ancien Régime, de même que nos campagnes jusqu'au milieu du XXe siècle, produisaient très peu de déchets ménagers et professionnels. Tout ce qui n'était pas recyclé par les particuliers était récupéré par des professionnels aux spécialités les plus diverses (peaux de lapin, os, résidus des marchés, gravats, abattis de maison, etc.)
§ 2 - Les nuisances industrielles
La conviction qu'il faut éloigner certaines activités des communautés humaines n'est pas nouvelle. En revanche, le terme de "pollution", faisant référence aux interdits sacrés, a remplacé le terme médical d'"infection.
A - "Infection" de l'air
- La poterie, l'une des plus anciennes activités industrielles est aussi la plus ancienne productrice des nuisances. Déjà à Pompéi, le potier était installé à l'écart de la ville.
- En France, c'est à Paris, en 1480, que la juridiction du Châtelet expulsa pour la première fois une profession. L'atelier de poterie qui en fut la victime avait été étudié avec des procédés dont la modernité peut étonner, puisqu'on avait identifié du plomb dans la fumée rejetée et que, selon les rapporteurs, "ladite fumée était préjudiciable à la santé des corps humains.
- Selon, le Traité de la police de Nicolas Delamare (début du XVIIIe siècle), il fallait éloigner du centre des villes les professions susceptibles d'infecter l'air et l'eau. Il signale de nombreuses mesures contre les bouchers qui abattaient dans le centre des villes, mesures dont le nombre indique qu'elles furent peu respectées (pour des raisons évidentes, les bouchers étaient craints) avant que Napoléon ne fasse construire des abattoirs dans la périphérie de Paris et qu'il ne soit ensuite imité par les autorités municipales du reste de la France. En revanche, lorsque Delamare signale, au titre de l'infection de l'air, l'interdiction des élevages d'animaux en ville, pratique qui survécut en province jusqu'au XXe siècle, on peut y voir la difficulté pour les citadins de supporter l'environnement rural (confirmée aujourd'hui par les procès des résidents secondaires qui voudraient faire taire les oies et les coqs et aseptiser les étables).
B - "Infection" de l'eau
En ce qui concernait la pollution de l'eau, Delamare nous signale les tanneries, mégisseries et teintureries (pollution de l'eau), établissements qui doivent être installés en aval des villes. Pour les teintureries, Delamare préconise même de fair décanter l'eau avant de l'envoyer au fleuve.
C- Industrie chimique
- La seule industrie chimique signalée par Delamare est celle des feux d'artifices, dont les établissements doivent, depuis la fin du XVIIe siècle, être éloignés des villes pour des raisons de sécurité. Ce fut la première industrie dénoncée comme dangereuse.
- Pourtant, l'industrie chimique polluante va bientôt s'implanter en France.
- Il sagira surtout, à la veille de la Révolution, les soudières, qui produiront d'abord de la soude, puis de multiples produits chimiques. Si l'eau de Javel, cette dissolution de soude inventée par Berthollet, n'est plus fabriquée à Paris sur le quai de Javel, en revanche de nombreuses soudières de cette époque ont défini l'implantation d'industries chimiques qui sont toujours en activité, et dont les nuisances sont signalées dès la première moitié du XIXe siècle.