Université Paris X - NANTERRE
Maîtrise : Histoire de l'administration publique
Professeur : Jean-Pierre Baud
(1er semestre de l'année 2007-2008) - Ière partie, titre I, chapitre 1
Chapitre 1
Les professions de santé dans l'Antiquité et sous l'Ancien Régime
(Corrigé le 6/11/07)
¶ I - L'Antiquité
§ 1 - La Grèce
A - Médecine et religion
Dans l'Antiquité comme de nos jours, le lien est étroit entre la médecine et la religion, d'abord parce que la médecine conduit à s'interroger sur la vie et ses implications surnaturelles, ensuite parce qu'il n'est aucune religion qui ne se présente pas, plus ou moins, comme une thérapeutique. À la charnière, des Ve et IVe siècles avant J.-C. la médecine hippocratique a établi qu'aucune maladie n'était plus sacrée qu'une autre : soit on les considérait toutes comme sacrées (nos malheurs sont voulus par la divinité : la boîte de Pandore) soit on n'en considérait aucune comme telle. Ainsi, la croyance religieuse pouvait être respectée, mais seule la nature était la cause des maladies.
Cependant, cette attitude scientifique si moderne (et qui est loin d'avoir emporté aujourd'hui toutes les adhésions) ne reflétait la pensée que d'une minorité savante. Les guérisons miraculeuses attiraient des foules de pèlerins aux temples d'Esculape (entre autres à celui d'Epidaure) et l'enseignement hippocratique n'enraya pas le mouvement, au point qu'un de ces temples fut créé à Cos, île natale d'Hippocrate et qu'en 293 av. J.-C. les Romains, pour lutter contre une épidémie de peste, firent venir d'Epidaure une représentation d'Esculape et lui rendirent un culte sur une île du Tibre.
Dans Les airs, les eaux et les lieux, qui est peut-être l'oeuvre majeure d'Hippocrate, au moins au regard de l'histoire et de la philosophie des sciences, le maître de Cos contredit radicalement l'idée que la maladie des Scythes (féminisation de certains hommes) soit une maladie sacrée. Pour lui, ce sont les institutions des Scythes qui sont en cause ; elles obligent certains d'entre eux à passer une grande partie de leur existence à cheval, d'où un effet pathologique sur les organes génitaux.
B - Médecine et droit
En général Hippocrate estime que les institutions ont un rôle important en ce qui concerne la santé et le caractère des peuples : être dans une démocratie forme le courage, à la différence de la soumission à un despote qui donne un caractère d'esclave. D'ailleurs, la médecine préhippocratique, représentée en particulier par Alcméon de Crotone, bien que celui-ci ait cru que l'épilepsie fût une maladie sacrée, avait donné à la santé un nom (isonomia : égalité des parts) qui désignera aussi la démocratie (principalement athénienne).
§ 2 - Rome
À Rome, l'attitude envers la médecine est radicalement différente. Bien qu'ayant été illustrée par quelques grands médecins (entre autres Galien au IIe siècle de notre Ere) Rome a méprisé la médecine comme art étranger et servile. Les Romains ont toujours prétendu qu'ils s'étaient passés de médecins jusqu'à la veille du IIe siècle avant J.-C, moment un où s'installa chez eux un médecin venu de Grèce. En outre, l'Antiquité ne distinguant pas la médecine de la chirurgie ni de la pharmacie, la profession médicale unique véhiculait une connotation à la fois servile (la chirurgie, art manuel, était donc indigne d'un homme libre), mercantile (pharmacie) et étrangère (origine grecque).
Notons aussi la richesse de signification, chez les Romains, du mois de février (februarius). Faisant référence à la fois à un dieu infernal, à la fièvre et à des rites de purification (je remercie l'étudiant qui a attiré mon attention sur ce point), il pourrait bien être la séquelle linguistique d’un temps où la maladie était perçue comme un mal sacré d’origine nécessairement surnaturelle et exigeant des rites de purification à finalité thérapeutique .
¶ II - Au Moyen Age : la médecine, science universitaire
Au Moyen Age la médecine a été inscrite dans ces nouvelles institutions d'enseignement que nous connaissons toujours sous le nom d'universités. Certaines d'entre elles ont accueilli l'enseignement de la médecine, mais pas des autres professions de santé. En effet, le Moyen Age, suivant l'exemple romain, divisait les activités en libérales (dignes de l'homme libre : "arts libéraux" des universités) et "arts mécaniques" (à la fois manuels et mercantiles).
Pour être acceptée parmi les sciences universitaires, la médecine a dû se séparer (en gardant cependant une fonction d'autorité) de la chirurgie et de la pharmacie reléguées dans les arts mécaniques. Les chirurgiens (plus exactement les barbiers et les chirurgiens) étaient, comme les pharmaciens (plus exactement épiciers et pharmaciens) formés au sein de leurs corporations respectives (avec un brevet de maîtrise, comme dans toutes les autres corporations). Les médecins, eux, pouvaient accéder aux divers grades distribués par les Facultés : baccalauréat, licence et surtout doctorat ; ces grades étaient essentiellement des diplômes d'enseignement (en France, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, un médecin qui s'installait dans une ville sans faculté de médecine pouvait ouvrir un cours).
L'Occident médiéval inventa une hiérarchie des sciences en fonction de critères religieux. La théologie était la première des disciplines, en distinction, mais aussi en autorité (les autres sciences ne pouvaient pas contredire la religion, en Europe jusqu'au XIXe siècle, et toujours dans certains États arriérés des U.S.A.). Au Moyen Âge la médecine fut très dépendante de la science arabe, d'où sa géographie savante : École de Salerne jusqu'au XIIe siècle, puis université de Montpellier.
¶ III - Depuis le XVIe siècle : un empire scientifique
Le XVIe siècle étant
à la fois un mouvement de bouleversement intellectuel et
d'affirmation des États modernes, la médecine suscita
des vocations de révolutionnaires et en sortit avec un nouveau
cadre intellectuel où, l'État succédant à
l'Église, les professions de Santé devenaient des
"affaires d'État " : derrière le statut
des médecins, des chirurgiens, des pharmaciens et des
chimistes se profilait la moderne administration de la Santé
publique.
Cette évolution s'est accompagnée
de bruits, de fureurs et de procès. En effet, l'État
voulait promouvoir toutes les professions de santé, à
commencer par celles qui présentaient une utilité
immédiate (chirurgie, pharmacie et chimie), alors que la
médecine voulait être la seule profession de santé
qui soit considérée comme une science. Le résultat
fut la constitution d'un empire scientifique administré (et
non pas dominé scientifiquement) par la médecine.
§ 1 - La chirurgie
Pour l'ensemble des professions de santé, le XVIe siècle fut celui du chirurgien Ambroise Paré. Son extraordinaire réussite dans tous les domaines de la chirurgie (même obstétrique et chirurgie dentaire) fut dominée par sa gloire dans le domaine de la chirurgie militaire (blessures par armes à feu) et de la médecine légale. Mais le XVIIe siècle fut celui de la réaction médicale contre les chirurgiens ; les médecins obtinrent même que les chirurgiens soient à nouveau liés aux barbiers.
Cependant, la promotion de la chirurgie était en cours. D'abord, du fait de l'anecdote (la fistule de Louis XIV remarquablement soignée par son chirurgien Foelix) surtout par le détachement de la chirurgie de ce qui touchait à l'esthétique (création au XVIIe siècle de la corporation de barbiers-perruquiers, ancêtres de nos coiffeurs) et son rapprochement irrésistible, entre autres du fait de l'anatomie et de la dissection, avec les disciplines savantes. C'est ainsi que, malgré la protestation des médecins, fut créé par Louis XV un collège, appelé ensuite académie de Chirurgie (1748). Au XVIIIe siècle, ce fut un lieu commun, chez les esprits éclairés, que de réclamer la réunion de la médecine et de la chirurgie.
À noter que les barbiers-perruquiers conservèrent quelque chose de savant qu'ils tenaient de leur ancienne union avec les chirurgiens : jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, ils suivirent des cours à l'Académie de chirurgie. Louis-Sébastien Mercier remarquait plaisamment que, couverts de la poudre de perruque (d'où le surnom de "merlan" pour le coiffeur), ils laissaient une trace balisant le chemin de cette Académie.
Précisons en outre que la promotion de la chirurgie se fit au détriment de l'autorité et de l'indépendance des sages-femmes. À la fin de l'Ancien Régime, la nouvelle profession de médecin-chirurgien avait aussi pris en charge le domaine des accouchements.
§ 2 - La pharmacie
Sous Louis XIII fut créé le Jardin Royal des plantes médicinales (appelé ensuite Jardin du roi et, depuis la Révolution, Muséum d'histoire naturelle). On y donna des cours libres, sur le modèle de ceux du Collège de France (créé par François Ier).
On sait que sous Louis XV, Buffon en devint le directeur en l'orientant vers la recherche scientifique de pointe dans le domaine, négligé par les universités, des sciences naturelles et que, transformé par la Convention en Muséum d'histoire naturelle, il se vit adjoindre un département de zoologie (à l'origine ménagerie de Versailles et confiscation des animaux montrés dans les rues) et de minéralogie (à l'origine confiscation de collections appartenant à des Emigrés).
Notons aussi que la pharmacie ne fut officiellement séparée de l'épicerie que sous le règne de Louis XVI
§ 3 - La chimie
L'enseignement de la chimie est né au Jardin du roi : les pharmaciens avaient tout de suite vu l'intérêt scientifique, et surtout de commercial, de l'utilisation thérapeutique de la chimie. L'alchimie n'avait pas été acceptée dans les universités médiévales, malgré le soutien des juristes et de théologiens. Le manichéisme des inquisiteurs en avait fait une science diabolique (genèse du mythe de Faust).
C'est en diffusant, au XVIe siècle, l'alcool distillé, puis l'antimoine que les alchimistes, ayant en outre l'appui à "double tranchant" de médecins révolutionnaires comme Paracelse et Cornélius Agrippa, s'imposèrent comme utiles dans le domaine de la santé.Une corporation des distillateurs les réunit quelque temps au milieu du XVIIe siècle, puis se décomposa en diverses professions : droguerie, fabrication de spiritueux, industrie pharmaceutique.
L'enseignement de la chimie (désormais distinguée linguistiquement, institutionnellement et socialement de l'alchimie, alors qu'on ne pouvait pas les distinguer linguistiquement) se donna, aux XVIIe et XVIIIe siècles, au Jardin du roi, dans quelques collèges de Jésuites, au Collège de France et à la faculté de Montpellier (une chaire dans les deux cas), mais surtout chez des pharmaciens faisant chez eux des démonstrations de chimie (Lavoisier, licencié en droit, fonda la chimie moderne après avoir reçu les cours d'un pharmacien).
§ 4 –
L’art vétérinaire.
Enseigné pour la première fois dans l’école royale de Lyon (1761-1762), puis dans celle d’Alfort (1766), toutes deux créées par Claude Bourgelat, lui aussi juriste de formation, l’art vétérinaire semble, en France, être sorti du néant sous le règne de Louis XV.
En fait, nous avons là, le cas très intéressant d’un savoir transmis, essentiellement de façon orale, dans des catégories professionnelles en principe non savant, celle des maréchaux-ferrants et celle des bergers.
En ce qui concerne ces derniers, notons l’extraordinaire exception de Jean de Brie, le berger devenu lettré qui, à la demande du roi Charles V, rédigea au XIVe siècle un ouvrage intitulé Le Bon berger, et qui témoigne du stupéfiant savoir vétérinaire des gardiens de troupeaux professionnels.