Université Paris X - NANTERRE
Maîtrise : Histoire de l'administration publique
(1er semestre de l'année 2007-2008) - IIIème partie, titre II, chapitre 3
Chapitre 3
La recherche scientifique dans la première moitié du XXe siècle
¶ I - En apparence, une affaire familiale
Ayant obtenu le Prix Nobel l'année précédente avec Marie et Antoine Becquerel, Pierre Curie obtient une chaire de physique à la Sorbonne et est élu en 1905 à l'Académie des sciences.
A un envoyé ministériel lui annonçant qu'on pensait le décorer, il fit cette réponse que devraient méditer tous les universitaires et chercheurs fascinés par les colifichets :
"Allez dire à Monsieur le Ministre que je n'ai nul besoin d'être décoré, mais que j'ai grand besoin d'un laboratoire".
Victime d'un accident de la circulation, il mourut en 1906.
Marie Curie prit alors sa succession à la faculté des sciences et devint ainsi la première femme à professer dans l'enseignement supérieur. Grâce à l'appui déterminant de l'Institut Pasteur, et à l'aide plus modeste de l'Université de Paris, elle put créer en 1909 cet Institut du radium (aujourd'hui Institut Curie) qui est resté un haut lieu de la recherche française.
Allait-elle devenir aussi la première femme siégeant à l'Académie des sciences? C'était compter sans la cabale des catholiques contre une femme libre qui entretenait une relation amoureuse avec un physicien marié, Paul Langevin. La presse réactionnaire se déchaîna contre elle, poussant l'ignominie jusqu'à voler et publier les lettres des amants. Le siège alla, en 1911, à Edouard Branly, moins parce qu'il était l'un des pionniers de la radio que parce qu'il était un catholique fervent, professeur à l'Institut catholique de Paris. Elle s'en consola aisément en obtenant, en cette même année 1911, un deuxième prix Nobel (en chimie).
Pendant la Première Guerre mondiale, Marie Curie organisa le premier service radiologique mobile en créant des voitures radiologiques permettant de détecter très rapidement les projectiles dans le corps des blessés et de sauver ainsi bien des vies.
Ayant conservé des rapports de simple amitié avec Paul Langevin, elle l'incita à oeuvrer pour la défense nationale. Celui-ci, cherchant un moyen de détection des sous-marins allemands, mit au point le sonar et, par la même occasion, de l'échographie (qui fonctionne sur le même principe).
Détruite par l'objet de sa science, elle mourut de leucémie, le 4 juillet 1934, au sanatorium de Sancellemoz, en Haute-Savoie, laissant à la science une fille et un gendre.
Sa fille Irène Curie était devenue, à partir de 1918, son assistante à l'Institut du Radium. Elle y rencontra le jeune physicien Frédéric Joliot et ils se marièrent en 1926. Ils découvrirent en 1934 la radioactivité artificielle et obtinrent pour cela le prix Nobel de chimie en 1935 (5 prix dans la famille!).
Irène fut nommée sous-secrétaire d'État à la Recherche scientifique en 1936, dans le gouvernement de Front populaire. En 1937, elle devint professeur à la Faculté des sciences de Paris, puis directrice de l'Institut du radium en 1946. Elle participa à la création du Commissariat à l'énergie atomique en 1946. Elle y occupa la fonction de commissaire pendant six ans. Elle mourut en mars 1956, victime, elle aussi, d'une leucémie provoquée par une surexposition aux rayonnements radioactifs.
Quant à Frédéric, son prix Nobel lui fit obtenir une chaire au Collège de France. Sous l'occupation, il combattit dans la Résistance et devint membre du Parti communiste. Mis à la tête du Commissariat à l'énergie atomique en 1946 par Charles De Gaulle, il en fut destitué, en 1950, par le médiocre Georges Bidault, à la demande des Etats-Unis qui lui reprochaient d'avoir signé l'appel de Stockholm contre la bombe atomique. En 1956, il succéda à Irène au poste de directeur de l'Institut du Radium. Il mourut en août 1958.
¶ 2 - En réalité bien autre chose
Dans la première moitié du XXe siècle, les circonstances industrielles et scientifiques sont en France fort différentes de ce qu'elles furent au XIXe.
Industriellement, la France est désormais fort bien placée, n'ayant pas raté le second décollage industriel. Son seul point faible est celui des télécommunications. Mais elle tire son épingle du jeu dans la plupart des industries nouvelles : électricité, aluminium, automobile, aviation, photographie, cinéma, industrie chimique, physique des radiations, etc.
Outre que la science mondiale est entraînée par les découvertes d'Einstein, il existe un phénomène propre à la science française. Les savants du XIXe siècle étaient des isolés, ceux de la première moitié du XXe siècle forment une communauté. Et une communauté d'hommes de très grande qualité. Outre la grande équipe formée par les deux générations de Curie et par leurs proches, Becquerel et Langevin, notons aussi le physicien Francis Perrin, le pionnier de la télévision Edouard Belin, sans oublier le psychologue Henri Wallon.
Politiquement, tous ces savants étaient en général engagés à Gauche et c'est pourquoi ils avaient pu admirer l'Académie des sciences d'URSS, qui, à la différence de sa consoeur française, était un authentique lieu de recherche.
Profitant de la période du Front populaire, ces savants de Gauche obtinrent qu'on crée quelque chose de semblable en France. Ce fut l'origine de CNRSA (Centre National de la Recherche Scientifique Appliquée) en 1938, devenu le CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) en 1939. C'est au nom du CNRS qu'à la veille de la guerre Joliot-Curie déposa les deux premiers brevets de l'histoire de l'énergie nucléaire.
Ajoutons encore, deux créations due général De Gaulle : le CEA (Commissariat à l'Energie Atomique) en 1946 et CNES (Centre National d'Etudes Spatiales) en 1961.