Université Paris X - NANTERRE

1ère année de DEUG - UP 2 : Histoire du droit

(2e semestre de l'Année 2000-2001) - IIe partie, titre I, chapitre 1


Chapitre 1

Apparition du livre de droit

 

 

 

Avant de désigner un recueil juridique, le code est d'abord apparu, dans l'histoire du livre, comme un support particulier de l'écrit, destiné à recevoir des textes de toute sorte. Il est donc particulièrement important de signaler d'emblée que ce support matériel ait finalement été assimilé à cette oeuvre législative que nous connaissons sous ce nom.

 

¶ I - Invention du codex

 

  • Jusqu'au début de l'Ere chrétienne, les livres s'écrivaient sur des rouleaux de papyrus ; on y écrivait sur une seule face. Ce support s'appelait un volumen (du latin volvere : tourner, rouler) ; c'est l'origine du mot français "volume". La Thora de la religion judaïque se présente toujours sous cet aspect.
  • Lorsque les Grecs et les Romains désiraient prendre des notes rapides, ils utilisaient une tablette couverte de cire : on y écrivait avec un stylet et on effaçait en grattant et en égalisant la cire. A la fin de l'Ere préchrétienne, les Romains, lorsqu'ils voulaient prendre des notes plus volumineuses, avaient pris l'habitude de relier quelques tablettes de ce genre. C'est cet objet qui fut d'abord appelé un codex , mot qui désignait à l'origine le tronc d'arbre, la souche, le poteau (donc référence au bois supportant la cire).
  • Au début de l'Ere chrétienne, plus particulièrement dans le cours du IIe siècle (c'est-à-dire à la grande époque de la pensée juridique romaine), une révolution se produisit dans l'histoire du livre : le codex désigna un support de l'écrit fait de nombreuses feuilles de papyrus, écrites sur les deux faces et reliés en utilisant la technique mise au point pour les tablettes de bois recouvertes de cire. Ainsi, la signification du codex , donc du code, fut celle du livre relié quel que soit le texte écrit. Cependant on vit très vite que c'était un outil idéal pour recueillir des textes de lois : possibilité de feuilleter rapidement pour retrouver un texte, possibilité de numéroter, de faire une table des matières, un index, etc. A noter qu'apparut à la même époque le mot manuel (avec le Manuel d'Epictète), mais que le livre qui désigna alors l'ouvrage de pédagogie juridique fut "les Institutes". Etait un manuel tout ouvrage dont le format permettait cette révolution dans la vie des lecteurs : pouvoir tenir un livre dans la main.

 

¶ II - Invention du livre moderne

 

La caractéristique du livre moderne est d'être un objet industriel de grande diffusion. En ce domaine, nous distinguerons la révolution du XIIIe siècle des derniers perfectionnements techniques.

 

§ 1 - La révolution du XIIIe siècle

  • Au XIIIe siècle, le livre cessa d'être une pièce unique, sur laquelle des générations d'auteurs-lecteurs rajoutaient des gloses, et cela particulièrement lorsqu'il s'agissait d'ouvrages juridiques. A cette époque le livre de droit se présente sous l'apparence d'un texte principal entouré de gloses qui ne s'enrichissent plus de nouveaux apports. Au XIIe siècle, chaque manuscrit avait ses propres gloses. Au XIIIe siècle, on trouve le même ensemble de gloses partout. En ce qui concerne les textes de Droit romain (Compilations de Justinien, plus le Livre des fiefs ajouté, avec l'approbation de l'Empereur germanique, pour adapter le droit aux réalités féodales inconnues de Rome), la Glose ou (Glose ordinaire) fut rédigée, en réunissant les gloses de ses prédécesseurs, par Accurse aux alentours de 1230 (c'est pourquoi, de nos jours on appelle communément la Glose ordinaire, la Glose d'Accurse, alors que le droit ancien disait plutôt la Glose)
  • Auparavant tous les livres étudiés avaient fait l'objets de gloses, mais c'est dans le domaine des livres de droit que la technique fut systématique (pour des raisons intellectuelles que nous aurons à préciser). C'est pourquoi les juristes du Moyen Age furent appelé, au moins jusqu'au XIIIe siècle, des Glossateurs. A cette époque, les ouvrages juridiques se présentaient comme un texte de droit romain entièrement entouré de gloses. Les premières éditions imprimées n'en changèrent pas la forme. Puis les imprimeurs se contentèrent de gloses en bas de page. Telle est l'origine des notes de bas de pages, qu'on rencontrte aujourd'hui dans tous les genres littéraires : le roman est lui-même concerné, bien que le phénomène affecte surtout la littérature savante.
  • Désormais, le texte du livre était fixé. Le temps était donc venu d'en organiser la production industrielle. La révolution dans l'histoire de la fabrication du livre ne fut donc ni l'invention du papier, ni même l'imprimerie, mais la mise en place d'un système de copie de type industriel.
  • Jusqu'au premier tiers du XIIIe siècle, celui qui voulait copier un livre louait ou empruntait un manuscrit pour le recopier du premier au dernier mot : pendant tout ce temps-là le manuscrit-modèle était immobilisé. A partir de cette période, des libraires se spécialisèrent dans la location d'ouvrages à recopier. Chaque oeuvre était divisée en cahiers (en latin une cahier est une pecia , une pièce). Supposons que le Digeste ait été divisé en 50 cahiers : 50 copistes, au lieu d'un, pouvaient le copier ensemble. C'est donc un siècle avant la diffusion du papier en Occident, et deux siècles avant la redécouverte de l'imprimerie, que le livre occidental entra dans l'histoire industrielle.

 

§ 2 - Les derniers perfectionnement techniques

En fait, le livre moderne était inventé au XIIIe siècle. Il bénéficiera ensuite de divers perfectionnements qui, culturellement furent d'importance équivalente entre eux, mais sans comparaison avec la révolution du XIIIe siècle.

    Il s'agit du papier et de l'imprimerie.

     

    A - Le papier

    • La chute de l'Empire avait privé l'Occident de certaines ressources, entre autres du papyrus. On se mit donc à écrire sur du parchemin, c'est-à-dire sur de la peau de bête (il nous en reste un mot, le vélin désignant à l'origine une fine peau de veau mort-né). Ce support était particulièrement cher : un manuscrit de qualité moyenne coûtait, dans la Bologne du XIIIe siècle, le salaire annuel d'un portier de la ville. C'est pourquoi l'écriture exigeait de nombreuses abréviations, afin de mettre le plus de choses sur chaque pages (on trouvera les principales abréviations par l'intermédiaire du Portail de l'étudiant en histoire du droit).

       

    • Inventé par le Chinois dans les premiers siècles de notre ère, l'art de fabriquer du papier a été transmis en Occident par les Arabes, d'abord en Espagne et en Italie aux XIe et XIIe siècles.Les artisans italiens ont, non seulement utilisé l'énergie fournie par le moulin à eau, mais ont en plus transformé la technique de fabrication (battoirs à mouvement alternatif).

    • Dans le courant du XIVe siècle, le papier se répand dans les sites universitaires, ce qui encourage la prolixité des intellectuels, mais trop souvent aux dépens de la qualité (avec cependant de belles surprises).

    • Jusqu'au XIXe siècle, le papier fut fabriqué à partir de chiffons. Sa qualité était extraordinaire : conservé dans des conditions normales, un manuscrit sur papier du XIVe siècle a pratiquement conservé la qualité du neuf. Au XIXe siècle, la diffusion du livre, mais surtout, à partir des années 1830, de la presse populaire, rendit cruciale la question de la matière première du papier (voir Les Illusions perdues de Balzac). Le choix industriel fut finalement d'utiliser le bois. Cependant le papier fabriqué à partir du bois possède une durée de vie très limitée (les livres imprimés il y a plus de 120 ans commencent parfois à se désagréger). La solution est donc de sauver l'imprimé par l'édition électronique, tout aussi limitée en durée (un siècle, dit-on) mais reproductible, avant l'échéance fatale, très rapidement et pour un coût quasiment négligeable.

    B - L'imprimerie

       
    • Qu'il s'agisse de l'Occident ou de l'Orient, l'invention de l'imprimerie a été précédée par celle du sceau (qui imprime au moins quelques lettres) et celle de la xylographie utilisant la gravure sur bois pour reproduire des dessins parfois accompagnés de textes. En Occident, le développement de la xylographie a été lié à l'apparition du papier aux XIVe et XVe siècles ; et, à la même époque, à l'engouement populaire pour les images pieuses (comportant parfois des textes d'une longueur non négligeable) et... les cartes à jouer!
    • L'imprimerie se distingue de la xylographie en ce qu'elle utilise des caractères mobiles. Les Chinois, qui connaissaient déjà la xylographie au début de notre ère chrétienne, ont inventé les caractères mobiles (en argile cuite ou en résine solidifiée) au XIe siècle. Mais ce sont les Coréens qui mirent au point une technique fiable en inventant, au XIIIe siècle, les caractères mobiles en métal fondu, technique qui fut vite reprise par la Chine et introduite ensuite au Japon. Pourtant ce n'est pas en Asie que se développa d'abord l'imprimerie. La première raison est d'ordre linguistique. L'écriture chinoise et l'écriture japonaise sont faites d'idéogrammes si nombreux qu'un lettré peut passer toute une existence d'érudition sans connaître tous les signes de son écriture nationale : combien faut-il de casiers dans un atelier typographique chinois au japonais? En revanche, la langue coréenne est devenue alphabétique au XVe siècle : on pouvait désormais l'imprimer en n'utilisant que quelques dizaines de caractères. Pourtant, l'imprimerie coréenne ne se développa que tardivement, et cela pour des raisons politiques : la nouvelle invention était réservée à l'usage interne de la cour ou pour placarder un ordre à la population. Il n'y avait donc pas de quoi faire vivre une industrie de l'imprimerie. Lorsqu'on voulait produire un texte calligraphié pour la cour, ou un ordre à diffuser dans le royaume, le plus simple était de faire graver une planche de bois. C'est pourquoi la xylographie l'emporta en Asie sur l'imprimerie, et cela jusqu'à l'ère industrielle.

    • Si l'imprimerie passe pour une invention occidentale, c'est parce que s'était développée dans les universités du XIIIe et du XIVe siècle une industrie du livre. C'est ce qui manquait en Asie.

    • Gutenberg, un orfèvre de Mayence, et ses associés, réalisèrent dans les années 1430-1450 une série d'inventions et de mises au point qui débouchèrent immédiatement sur la création d'entreprises industrielles mécanisant l'industrie manuelle du livre et faisant de celui-ci un produit de grande diffusion avec, dès les premières années, deux secteurs commerciaux : l'édition savante et le livre populaire diffusé par colportage.

Plan du cours