Université Paris X – Nanterre - Cours d'histoire du droit du travail - Professeur Jean-Pierre Baud
Chapitre 1
Le travail du paysan
(correction et modification de format le 7/1/08)
Il importe de traiter d'abord du travail du paysan :
Parce que la division féodale du monde les désigne comme étant les travailleurs par excellence : opposés à ceux qui prient, les oratores, et à ceux qui combattent, les bellatores, ils sont ceux qui travaillent, ces laboratores qui désignent à la fois les hommes de labeur et les laboureurs.
Parce que la France fut un pays à dominante rurale jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.
Parce que les ouvriers agricoles sont généralement oubliés par l'histoire du droit du travail.
Section I – Les moyens de subsistance
§ 1 – Les terres labourables
Les défrichements des XIe et XIIe siècles, les progrès techniques (charrue, ferrage des chevaux et des bovins, attelage par collier d'épaules) ont fait du paysan un producteur essentiellement de céréales panifiables (avant il se nourrissait surtout de bouillies faites avec des céréales de seconde catégorie dont le nom ne nous dit plus rien). Rappelons que tous ne sont pas laboureurs : les brassiers n'ont que leurs bras.
Pour nourrir les paysans, les improductifs (noblesse et clergé) et les habitants des villes, les terres labourables vont, jusqu'à la Révolution, sembler insuffisantes. Jusque-là, la France sera en permanence menacée de disette, voire de famine. La rareté des engrais minéraux, mais aussi animaux (l'élevage est limité par l'importance des surfaces consacrées aux labours) fait que la seule façon de permettre à la terre de renouveler sa capacité productrice est de la laisser se reposer en jachère. Ainsi, les paysans ne peuvent utiliser en fait que les 2/3, voire la moitié seulement des terres labourables.
La jachère ne disparaîtra qu'au XIXe siècle, avec l'apparition de nouvelles cultures permettant un système de rotation sans appauvrissement du sol.
§ 2 – Les communaux
Les biens communaux ont une très grande importance.
Il peut s'agir de landes, de marais, d'étangs, d'alpages (Les Alpes désignaient à l'origine des lieux de pâturage), mais surtout de forêts. Celles-ci produisent le bois de chauffage et de construction, du gibier (chassé par les seigneurs, braconné par les paysans), des produits de cueillette (les châtaignes furent longtemps le « pain des pauvres »), du liège, de la résine, de la poix, etc. sans oublier le charbon de bois qui, en France, ne fut remplacé par le « charbon de terre » qu'au milieu du XIXe siècle. Très souvent, elles sont l'unique lieu de pâturage (en plus de la jachère et des terres moissonnées).
Désavantagés en ce qui concerne les terres labourables, les pays de montagne sont privilégiés au regard des communaux, disposant souvent de belles forêts et de vastes pâturages (les fameux alpages).
Pour les brassiers les communaux ont une importance vitale. Ils y trouvent un indispensable complément alimentaire et ce sont les seuls endroits ils peuvent faire paître leur chèvre ou leur porc.
§ 3 – Les travaux complémentaires
Avec le développement des activités artisanales dans les villes, des marchands ou des fabricants se montreront intéressés par la main d'oeuvre paysanne de moindre coût, dans le domaine principal du textile, mais aussi, en pays montagnard (longs hivers), dans celui de l'horlogerie et de la petite mécanique (par exemple, la coutellerie de la région de Thiers).
Les pays de montagne présentent en outre cette particularité que l'on change de climat avec l'altitude : il y a le monde des vallées et celui des sommets. Les habitants des régions élevées doivent, du fait des rigueurs climatiques, chercher un complément de revenu en se faisant embaucher ou en offrant leurs services dans les vallées comme maçons, scieurs de long, peigneurs de chanvre, rémouleurs, chiffonniers, ramoneurs, etc.
Il y a aussi les longues migrations, permettant parfois à la jeunesse de se constituer un petit capital pour s'installer au pays, à moins qu'on n'y retourne que sur ses vieux jours. Les montagnards suisses, allemands et italiens partaient souvent pour se faire embaucher comme mercenaires dans des armées étrangères. Les Français, eux se tournent très naturellement vers leur capitale (énorme au regard de la plupart des villes du pays), telle région s'installant fortement dans telle activité : le Limousin dans le bâtiment, l'Auvergne (après la Révolution) dans les débits de boissons, la restauration et l'hôtellerie, sans oublier les fameux ramoneurs d'une Savoie qui ne deviendra définitivement française qu'en 1860.
Ajoutons encore un commerce de colportage qui restera très important jusqu'au XIXe siècle, concernant parfois une étroite spécialité (les semences, légères et de bon rapport), mais qui, en général, apportait aux campagnes tous les petits objets qu'on ne pouvait produire localement et, avec l'invention de l'imprimerie, les livres populaires. C'est ce qui nous conduit maintenant à aborder la question du savoir des paysans.
Section II – Le savoir des paysans
Le mot latin paganus, c'est à dire l'habitant du pagus (du village ou, chez les Francs, du comté) a donné deux mots français : le païen et le paysan (dans certains patois, celui-ci est encore appelé pagu ou paganu). On voit d'emblée que, dans une culture dominée par le Christianisme, le paysan est l'exclu par définition.
Pourtant, il existe un savoir paysan.
D'abord, dans les régions où la jeunesse est obligée de s'expatrier, l'embauche d'un maître d'école par la paroisse (avant la Révolution, seules les villes étaient organisées en communes) était une nécessité vitale (savoir au moins lire et compter). Très souvent, on voyait les enseignants proposer leurs services, avec les autres salariés agricoles, lors des grandes foires d'automne (après les récoltes qui avaient fait « rentrer de 'l'argent »).
Il existait donc une minorité lettrée, parfois réduite au seul curé de la paroisse, qui, lors des fameuses longues veillées d'hiver, devenait le « média paysan » en faisant la lecture des livres. Mais quels livres? La littérature religieuse était lue à l'église. Mais le curé lisait-il autre chose à ses ouailles? Certes, et bien autre chose! Dans son Montaillou, village occitan, Leroy-Ladurie nous apprend qu'à la charnière des XIVe et XVe siècles un curé avait acquis un prestige considérable parce qu'il possédait un certain livre appelé parfois le Calendrier et même – tenez-vous bien! - « le livre de la sainte foi des hérétiques »! Nous percevons là le rôle caché – et certainement censuré – du curé de village : être l'interface entre le savoir universitaire et le savoir populaire des campagnes, ce savoir paganus, cette fois-ci dans le sens païen, une culture où il y a, dominé par l'astrologie (surtout) et la magie, un désir de science en expression maladroite.
On comprend ainsi l'origine de ces ouvrages qui, dès l'invention de l'imprimerie, composèrent l'important catalogue de la littérature de colportage qui, dans sa partie « scientifique », offrait, dominée par le Calendrier des Bergers et le Grand Albert (abusivement attribué à Albert le Grand, un remarquable savant du XIIIe siècle, maître de Thomas d'Aquin)une multitude des « livres des secrets » où l'on trouvait tout ce que l'homme privé de science – et l'autre aussi – a toujours voulu savoir : que vais-je devenir? (dominance de l'astrologie et de la divination) – puis-je guéri? - que sais-je de la séduction, du sexe et de la reproduction? Cette littérature, très difficile d'accès, absente de la plupart des bibliothèques publiques, aurait dû faire l'objet d'innombrables études dans un Occident où l'anthropologie serait autre chose qu'un exotisme teinté de racisme colonial.
Dans ce domaine du savoir des paysans, le plus stupéfiant appartient à l'art vétérinaire. Enseigné pour la première fois en France dans l’École royale de Lyon (1761-1762), puis dans celle d’Alfort (1766), toutes deux créées par Claude Bourgelat, juriste de formation, l’art vétérinaire semble être sorti du néant sous le règne de Louis XV. En fait, nous avons là, le cas très intéressant d’un savoir transmis, essentiellement de façon orale, dans des catégories professionnelles en principe non savantes, celle des écuyers, des maréchaux-ferrants et des bergers. En ce qui concerne ces derniers, notons l’extraordinaire exception de Jean de Brie, le berger devenu lettré qui, à la demande du roi Charles V, rédigea au XIVe siècle un ouvrage intitulé Le Bon berger, et qui témoigne du stupéfiant savoir vétérinaire des gardiens de troupeaux professionnels. Ce n'est pas pour rien que l'un des best-sellers de la librairie de colportage fut le Calendrier des bergers qui s'ouvrait par un prologue et une illustration montrant un berger discourant du savoir qu'on n'enseignait pas dans les universités et qu'on découvrait dans l'observation de la nature. Décidément, les anthropologues ne sont pas myopes, ils sont presbytes.