Université Paris X – Nanterre - Cours d'histoire du droit du travail - Professeur Jean-Pierre Baud
Chapitre 3
Les techniciens
(corrigé le 3/11/07 – modification du format le 7/1/08)
La technologie était absente des universités médiévales et les ingénieurs ne se distinguaient pas des maîtres et compagnons des corporations. Mais, à partir du XVIe siècle, les Etats modernes commencèrent à promouvoir des disciplines utiles au regard de leurs propres critères, ce qui explique alors la promotion des ingénieurs (et des professions de santé).
Le savoir technologique avait été fort développé dans l'Antiquité, à Alexandrie. Au Moyen Age, le Arabes en avaient maintenu la tradition, ainsi que de très rares Chrétiens (en particulier Roger Bacon au XIIIe siècle). Dans la deuxième moitié du XVe siècle, des princes allemands et italiens commencèrent à embaucher des artistes comme architectes ou ingénieurs (termes synonymes jusqu'au XVIIIe siècle) ; ce sont souvent des fondeurs (connaissance des métaux). Le plus célèbre de ces artistes-ingénieurs fut Léonard de Vinci, qui finit ses jours en France où les Rois découvrirent, à la suite de François Ier, l'importance du savoir technologique. L'Eglise elle-même dut l'admettre (elle avait toujours utilisé architectes et ingénieurs dans ses cathédrales : construction, mais aussi orgues et horloges astronomiques). Notons ici les travaux du Jésuite Kircher au XVIIe siècle, utilisant l'avancement de l'architecture navale pour faire le plan de l'arche de Noé!
Section I – Les ingénieurs du Génie
Bien qu'ils eurent leur école un an après ceux des Ponts et chaussées, ce sont les plus anciens ingénieurs. En effet l'ingénieur (ingeniator en latin) désignait à l'origine celui qui concevait des engins de guerre : les fortifications et des machines telles que la catapulte.
Ebauchée au milieu du XVe siècle par Charles VII, une administration des fortifications fut réellement mise en place au début du XVIIe siècle par Henri IV. C'est en son sein qu'apparurent des personnages appelés « ingénieurs du roi », qui deviendront les officiers du Génie (ce n'est qu'au XVIIIe siècle que le mot génie, utilisé d'abord pour désigner une aptitude particulière, puis l'arme du Génie, acquit son sens premier actuel d'extraordinaire excellence). Sous Louis XIV et son ministre Louvois, le grand architecte militaire fut sans conteste Vauban. Mais l'oeuvre extraordinaire de ce « génie du Génie » ne dissimulait pas les difficultés dans le domaine de la formation des futurs ingénieurs militaires. C'est pourquoi fut créée en 1748 l'Ecole du Génie de Mézières.
Dans les villes où ils étaient en garnisons, les ingénieurs du roi furent aussi utilisés pour des travaux publics, voire par des particuliers. C'est leur présence qui fit découvrir à la population française une nouvelle espèce de profession savante, mais pas tout à fait détachée du monde du travail. Elle est à l'origine de cette nouvelle catégorie de partenaires sociaux que nous appelons les cadres.
Le symbole de l'insertion sociale des ingénieurs du roi fut Rouget de Lisle. Ancien élève de l'Ecole de Mézières, il était en garnison à Strasbourg lorsque, en 1792, le maire de cette ville, appartenant à la grande famille industrielle des De Dietrich, lui demanda de composer un Chant de guerre pour l'armée du Rhin, connu aujourd'hui sous le nom de Marseillaise.
Section II – Les ingénieurs des Ponts et chaussées
Ces personnages ayant déjà été présentés en étudiant la corvée (titre I, chapitre IV de cette première partie), rappelons que, après la création par Henri IV de la fonction de Grand voyer du royaume, leur Corps fut créé sous la Régence, en 1716, et que leur école fut fondée en 1747.
C'est donc avec cette Ecole des Ponts et Chaussées, suivie un an plus tard par celle du Génie, qu'apparut en France le phénomène des grandes écoles, s'expliquant par le fait que les universités de l'époque étaient incapables de prendre en charge cette formation. D'ailleurs les établissements scolaires et universitaires n'étaient pas plus capables de préparer aux concours d'entrée de ces écoles. C'est pourquoi des ingénieurs ouvrirent à cet effet des cours privés qu'on peut considérer comme la lointaine origine des classes préparatoires aux concours des grandes écoles.
Section III – Les ingénieurs des Mines
Le Corps des Mines, créé par Napoléon en 1810 fut l'auxiliaire technique de l'Etat en ce qui concerne le développement industriel (entre autres dans le domaine de la circulation ferroviaire et automobile).
Mais, à l'inverse de ce qui s'est passé pour les Ponts et chaussées, l'Ecole a précédé le Corps. En effet, une classe spéciale consacrée au mines s'était constituée au sein de l'Ecole des Ponts et chaussée. C'est ce qui permit à Louis XVI de créer, en 1783, l'Ecole des Mines. La classe puis l'école répondaient à un grand besoin de la France qui devait, dans ce domaine, aller chercher ses techniciens (et parfois ses mineurs) en Allemagne.
A noter qu'en 1802 Napoléon a transporté - nous dirions aujourd'hui "délocalisé" – cette école de Paris en Savoie (française de 1792 à 1815, en attendant le rattachement de 1860), dans le village de Pesey (aujourd'hui la station de sports d'hiver de Peisey-Nancroix), puis dans la petite ville de Moutiers de l'actuel département de la Savoie, lieux où, à la différence de Paris, on trouvait de petite mines bien adaptées aux travaux pratiques. Notons qu'une telle opération avait été rendue possible du fait du petit nombre d'élèves (8 chambres à Pesey). Le bâtiment de Pesey existe toujours.
L'Ecole des mines est revenue à Paris en 1815-1816.