Université Paris X – Nanterre - Cours d'histoire du droit du travail - Professeur Jean-Pierre Baud
Chapitre 1
À la recherche du prolétariat français
(Modification du format le 7/1/08)
Selon un récit traditionnel, la première moitié du XIXe siècle aurait été marquée par un mouvement d'industrialisation produisant un exode rural formant une masse de prolétaire, non pas au sens romain de ceux qui ne peuvent produire que de la population, mais dans l'acception moderne de ceux qui ne peuvent offrir que leur travail.
En effet ce déracinement rural se serait effectué dans un contexte scientifique et technique où l'ouvrier, à la différence de l'artisan des siècles précédents, ne peut pas espérer acquérir les machines nécessaires à la production.
Au final, la masse des déracinés ruraux se serait retrouvée répartie dans de grandes manufactures textiles, puis minières, sidérurgiques, mécaniques, chimiques, etc., lieu de confrontation entre ceux qui possédaient le capital et la technique et ceux qui, dans des conditions misérables, fournissaient le travail manuel.
Ce schéma, qui peut à peu près correspondre à l'histoire industrielle d'un pays tel que l'Angleterre, doit être considérablement nuancé pour la France, qui restera, jusque dans la première moitié du XXe siècle, un pays à dominante rurale.
Section I – L'exode rural
§ 1 – Avant la Révolution
À la fin du XVIIe siècle, la population des villes françaises était de moins de 1 million d'individus représentant 10% de la population totale. A la fin du XVIIIe siècle, dans un contexte général de poussée démographique, elle était de 5 millions, soit 20% de la population totale. En France, l'exode rural a précédé le mouvement d'industrialisation et n'a donc pas été causé par lui.
C'est pourquoi l'on voit, au XVIIIe siècle, de petites bourgades devenir des villes et que des villes, qui, jusque-là, n'étaient pas sorties de leurs limites médiévales, se doter de nouveaux quartiers. Les plus grandes villes mettent en chantier de grands plans d'urbanisme (entre autres à Bordeaux, Toulouse, Nancy et Tours).
S'expliquant d'abord par le développement des activités urbaines traditionnelles (artisanat, commerce, justice, administration, religion), l'expansion urbaine peut exceptionnellement s'expliquer par un phénomène manufacturier, mais dans le cadre d'une économie « colbertienne » d'entreprises privilégiées ou de manufactures royales. Notons à ce sujet l'extraordinaire utopie d'un urbanisme à la fois industriel et monumental qui est à l'origine de la Saline royale d'Arc et Senans de l'architecte Claude-Nicolas Ledoux.
Par voie de conséquence, la population ouvrière qui s'est alors développée dans les villes , n'est pas celle des manufactures, mais celle du bâtiment, c'est-à-dire d'un domaine illustrant mal le phénomène de prolétarisation et où, comme l'illustre le Code civil (art. 1779-1799), la distinction entre l'ouvrier et l'entrepreneur est longtemps restée floue.
§2 – Dans la première moitié du XIXe siècle
En ce demi-siècle, la population urbaine passe, en France, de 20% à 25% et cette progression – stabilisée par rapport au XIXe siècle – doit beaucoup à la natalité interne des villes. Donc, contrairement au schéma traditionnel, l'exode rural s'est ralenti. Mieux, la population rurale s'est accrue.
Voici les principales causes du phénomène :
En abolissant les droits féodaux, la Révolution
a fait accéder la paysannerie à la propriété
foncière et a ainsi renforcé son attachement à
la terre.
La révolution agronomique (nouvelles cultures et
nouvelles techniques), encouragée par le blocus de la période
impériale, a enrichi la paysannerie. La jachère a
disparu, essentiellement au profit de l'élevage laitier
(Normandie, Alpes, etc.) ou de boucherie (Charolais, Limousin,
etc.), qui répondait à la demande d'une consommation,
entre autres urbaine, se modifiant profondément.
Les élites, qui avaient fui les campagnes au
XVIIIe siècle, y reviennent en tant que châtelains,
notables politiques, mais aussi comme pédagogues d'une
science agronomique en plein essor et illustrée par le
développement des concours agricoles. Le phénomène
fut suffisamment important pour être caricaturé par
Flaubert dans Bouvard et Pécuchet.
En outre, non seulement la tradition de l'artisanat rural s'est maintenue, mais encore l'industrie naissante se situe d'abord dans un cadre peu urbanisé où la main d'oeuvre va conserver des attaches rurales. L'ouvrier-paysan, restera longtemps un type social fréquent dans la population française, pouvant revenir à la ferme en cas de difficulté.
Section II – Où sont les ouvriers français?
§ 1 – Le cas de Paris
Du fait de l'importance démographique et politique de Paris, il importe – sans oublier les ouvriers de la soie de Lyon dont nous verrons l'importance dans l'histoire des révoltes ouvrières – de s'interroger sur ce peuple laborieux de Paris qu'on voit se soulever périodiquement entre la prise de la Bastille et l'écrasement de la commune de Paris (1789-1871).
Voici, selon une enquête de 1848 sa répartition numérique :
Métiers du vêtement (entre autres tailleurs et chapeliers). Aujourd'hui, on a peine à imaginer l'importance des chapeliers dans l'histoire des luttes sociales.
Métiers du bâtiment (nombreuses professions, depuis les maçons et charpentiers, jusqu’aux tapissiers et serruriers).
Meubles (entre autres, les fameux ébénistes du faubourg Saint Antoine)
Articles de Paris (fleurs artificielles, cannes, parapluies, bibelots, éventails, gants, montres, etc.)
Fils et tissus (la première profession féminine non domestique : broderie, dentelle, etc. sans oublier la blanchisserie illustrée par Gervaise dans l'Assommoir de Zola)
Le reste : quincaillerie, secteur alimentaire, chimie, céramique, cuivres, métaux précieux, carrosserie, etc.
Une importante communauté est oubliée dans cette liste, peut-être parce qu'elle avait été officiellement définie comme une « classe dangereuse » : celle des chiffonniers.
En outre, on a peine à imaginer le nombre des petits métiers ambulants. Il y avait évidemment les porteurs d'eau, les vitriers, les rémouleurs, les ramoneurs et les raccommodeurs de faïence. Mais il fallait aussi ajouter les marchands ambulants de n'importe quoi : de café, de coco, de lait (parfois pris directement au pis de la chèvre), de mort-aux-rats, de parapluies, de chaufferettes, de cages, de souricières, de « mottes » (poussier de charbon) et même, à la bonne saison, de hannetons cruellement mutilés et transformés, par l'ajout de brindilles, en grotesques escrimeurs! En général, c'était un artisanat et un commerce internes à la population la plus démunie.
On le voit, le monde laborieux de Paris n'est pas, au milieu du XIXe siècle, celui du prolétariat manufacturier, mais celui d'une industrie de consommation locale. Pourtant, c'est ce monde ouvrier qui, politiquement, fit l'événement. Ce furent les Sans-culotte de 1789-1794, les révolutionnaires de juillet 1831, de février 1848 (en juin 1848, ce fut différent)et de la Commune de Paris (1871). Au XIXe siècle, l'ouvrier révolutionnaire parisien est plus proche du compagnon médiéval que du prolétaire de l'ère industrielle.
Pourtant, l'ouvrier de manufacture existe en 1848. Il faut, pour le trouver, faire un demi tour de France qui, à l'inverse de celui des compagnons, concerne essentiellement la partie nord du territoire.
§ 2 – Le textile
A – Le Coton
Nord : Lille, Roubaix, Tourcoing, Saint Quentin
Est : Mulhouse, Thann
Ouest : Rouen
B – La laine
Nord : Lille, Roubaix, Tourcoing, Saint Quentin, Amiens
Est : Reims, Sedan
Ouest : Elbeuf, Louviers
Sud : Lodève, Carcassonne
C – La soie
La capitale : Lyon
Autres villes de la région lyonnaise : Saint
Étienne, Saint Chamond
Vallée du Rhône : Nîmes, Avignon.
§ 3 Le Charbon et le fer
A – Le Charbon
Département du Nord : quelques gisements
exploités au début du XIXe siècle – grand
développement autour de Denain à partir de 1829
Département du Pas de Calais : prospection très
fructueuse et grand développement à partir de 1830
B – Le fer
Prospection et exploitation très dispersées,
mais trois grands bassins existant déjà sous l'Ancien
Régime :
Lorraine : famille De Wendel
Alsace : famille De Dietrich - abandonne la sidérurgie
à partir de 1848 pour s'orienter vers l'industrie mécanique
et s'illustrer, entre autres, dans l'équipement ménager
et le matériel roulant : automobiles Mathis et Bugatti, TGV,
etc.)
Bourgogne : Le Creusot (fondé à la fin de
l'Ancien Régime par Ignace de Wendel et l'ingénieur
anglais Wilkinson, repris et fortement développé par
la famille Schneider à partir de 1826