Université Paris X – Nanterre - Cours d'histoire du droit du travail - Professeur Jean-Pierre Baud
Chapitre 1
Les idées
Section I – Saint-Simon (1760-1825)
Ce comte de Saint-Simon est un lointain parent duc de Saint-Simon, le mémorialiste de la cour de Louis XIV fait le lien entre la philosophie du Siècle des Lumières et la pensée socialiste du XIXe siècle.
L’essentiel de la pensée de Claude de Saint-Simon repose sur l’idée qu’une minorité d’oisifs non productifs exploite d'une immense majorité de travailleurs, composée de tous ceux qui produisent, qu’ils soient urbains, paysans, patrons, ouvriers ou travailleurs indépendants, ensemble humain qu’il appelle la classe industrielle.
Dans un texte qui fera scandale sous la Restauration, et qui lui valut des ennuis judiciaires, il soutient que la perte de ceux qui, techniciens ou entrepreneurs forment l’élite de la société productrice serait une catastrophe telle qu'il faudrait à la nation au moins une génération pour s'en relever. En revanche, la disparition des personnes les plus importantes de la famille royale, du gouvernement et de l’administration étatique, ainsi que de l’Église ne serait pas une grande perte.
Il envisage à la tête du pays un gouvernement qui serait issu de l’élite de la classe industrielle, qui réunirait des savants et des entrepreneurs et dont l'objectif serait plus de produire que de gouverner.
Ce qui chez Saint-Simon fut considéré comme la sape de l’un des piliers d’une société foncière et héréditaire fut de proposer à une France où la richesse était essentiellement perçue comme celle des entrepreneurs, plus exactement celle de la capacité et des oeuvres. Dans une telle optique, l’idéal d’un pays d’entrepreneurs, où l’héritage serait supprimé et où la place de chacun dans la hiérarchie sociale serait fixée par ses capacités et où l’on serait rémunéré en fonction de ce qu’il produit.
La notoriété de Saint-Simon doit beaucoup doit beaucoup à ses disciples, certains se comportant comme les membres d'une secte, d'autres, tels Bazard et Enfantin, comme des missionnaires allant au-devant des ouvriers pour faire connaître une pensée qui prônait leur élévation matérielle, morale et intellectuelle, en utilisant parfois de spectaculaires mises en scène (comme le célèbre vêtement boutonné dans le dos pour démontrer la nécessité d'être solidaires).
Plus que dans le domaine social, c'est dans le domaine industriel que l'influence de Saint-Simon fut considérable. Il fut le maître de ceux qui pensèrent que la France possédante pouvait être autre chose qu'un pays de rentiers et de propriétaires fonciers (si bien représenté par un Adolphe Thiers). Le Saint-Simonisme fut un pari pour l'industrie et le développement économique national et, hélas! colonial. On comprend pourquoi il recruta beaucoup chez les Polytechniciens. Lorsque Napoléon III arriva au pouvoir, on dit que c'était un Saint-Simon à cheval. Effectivement, c'est dans la première décennie de son règne (1852-1862) que la France effectua son véritable décollage industriel.
Section II – Fourier (1772-1837)
Laissant de côté certains aspects de son oeuvre qui le rapprocherait, pour ses amis des philosophes faiseurs de systèmes cosmiques, parfois des poètes, ou, pour ses ennemis, des grands délirants, nous nous contenterons de ce programme de Charles Fourier, connu sous le nom de phalanstère. Dans son programme, la famille serait remplacée par la phalange, établie dans le phalanstère. Elle serait composée de 1620 hommes et femmes, soit deux fois 810, chiffre que Fourier croit être celui des différents caractères de l'âme humaine, étant donné que l'un de ces caractères domine toujours dans chaque individu. Dans le phalanstère, une organisation essentiellement agricole, chacun travaillerait dans l'harmonie et le plaisir, car nul ne serait contraint à faire ce qui ne lui convient pas (ainsi il est des femmes qui n'aiment pas les enfants et qui préfèrent en laisser le soin à d'autres, hommes ou femmes).
Faute de capitaux, Fourier ne put réaliser son phalanstère, mais les tentatives de ses disciples furent nombreuses en France, en Algérie colonisée et dans les pays étrangers. Ainsi, entre 1850 et 1860, son principal disciple Considérant anima une « Société de colonisation du Texas ». Il se dit parfois que son phalanstère aurait pu être le modèle du kolkhoze soviétique et du kibboutz israélien. Herbert Marcuse, l'un des maîtres à penser du mouvement libertaire international de 1968, reconnaîtra que sa pensée devait beaucoup à celle de Fourier.
Mais la réalisation la plus durable fut celle de l'industriel Jean-Baptiste Godin qui, rétablissant la famille dans le système, créa à Guise, dans l'Aisne, entre 1859 et 1878, un « Familistère » destiné aux ouvriers de son usine de poêles à charbon.
Section III – Proudhon (1809-1865)
Saint-Simon et Fourier étaient nés au XVIIIe siècle, leur origine était aristocratique ou bourgeoise et leur influence fut plus nette chez les entrepreneurs que chez les ouvriers.
Pierre Joseph Proudhon, est un homme du XIXe siècle, d'origine ouvrière et qui aura une influence majeure dans le mouvement ouvrier, principalement en France, jusqu'à la Première Guerre mondiale. Autodidacte, formé philosophiquement et historiquement par les cours du Collège de France et, technologiquement, par les cours du soir du Conservatoire national des arts et métiers, il est l'auteur de 40 ouvrages (50 tomes) et a dirigé 3 journaux.
Qualifiant ses prédécesseurs de « socialistes utopiques » il invente ce qu'on attribue à tort à Marx et Engels : le socialisme scientifique. Il ne faut pas trop attribuer d'importance à son livre le plus célèbre, Qu'est-ce que la propriété? parce que sa fameuse réponse « la propriété c'est le vol » n'était qu'une formule provocatrice destinée à attirer l'attention. Il sait bien que le vol présuppose la propriété et, malgré ses efforts, il ne parvient pas à nier le fait qu'un ouvrier soit propriétaire de son salaire.
L'erreur de la plupart a été de considérer, comme Rousseau, que l'origine de la propriété était foncière. Elle est en fait physiologique : la vie humaine exige l'appropriation corporelle par la respiration et l'alimentation.
En fait la pensée de Proudhon intègre la propriété, mais sous une forme mutualiste et fédérative.
Il faut mutualiser à la base toutes les formes de propriété, puis fédérer ces mutuelles pour obtenir une grande fédération agricole et une grande fédération industrielle, lesquelles devront s'unir dans une « fédération agricole industrielle » qui, par l'intermédiaire d'un « syndicat de la production et de la consommation », mettrait en place une gestion coopérative du commerce, du logement, des assurances et du crédit. Il faudra même dépasser ce niveau national pour organiser un marché commun socialisé qui serait plus une union des régions que des nations (Proudhon prévoit de diviser la France en 12 grandes régions). En outre, l'auto-administration des groupes de bases confinerait l'État dans un simple rôle de mise en place du système : tout pouvoir exécutif lui serait ôté.
L'influence de Proudhon fut énorme. Pour Marx, il fut le père symbolique qu'il devait rituellement tuer. En Russie, il fut l'inspirateur de l'anarchisme de Bakounine et de Kropotkine. Jusqu'à ce que Staline et Trotski y mettent – rapidement – bon ordre, les premiers soviets de la Révoltion russe de 1917 furent organisés par des proudhoniens. Son influence est nette dans la Commune de Paris (1871) et elle est importante dans la Première internationale des travailleurs (1865), et dominante chez les délégués français. De Jaurès à nos jours, toutes les variantes du socialisme et du syndicalisme ouvrier français, soit avoueront une allégeance à son égard, soit auront plus ou moins à se définir par rapport à lui.
On voit son influence dans la Société des Nations, dans la Communauté économique européenne, dans l'actuel régionalisme, dans la participation aux résultats de l'entreprise, dans l'autogestion,ainsi que dans tout le mouvement coopératif et mutualiste (agriculture, consommation, crédit et assurances).
Et Marx dans tout ça?
D'abord, il n'est pas question de présenter ici ce qui est connu de tous (la vie et l'oeuvre de Marx). Ce qui est moins connu est qu'après avoir fait allégeance à Proudhon, il dû s'affirmer contrer lui en publiant un « anti-Proudhon » Misère de la philosophie (1846), en réplique ironique à la Philosophie de la misère de celui-ci.
Si l'influence de Marx prend l'importance que l'on sait dans la période que nous traitons ici (1848-1914), cette influence restera négligeable en France avant 1917. C'est par l'intermédiaire de la Russie soviétique que le Marxisme atteindra le socialisme français.