Université Paris X – Nanterre - Cours d'histoire du droit du travail - Professeur Jean-Pierre Baud

Chapitre 2

La femme





L'histoire de la servitude et de la libération de la femme est suffisamment connue pour ne pas exiger un long préambule. Signalons cependant que l'Antiquité faisait certes de la cité un « club d'homme », mais qu'elle avait pleinement conscience du pouvoir biologique de la femme et qu'elle le censurait un « pouvoir de vie et de mort » du père de famille qui, pour l'essentiel, était une mise en scène.

L'attitude du Christianisme fut ambigüe avec un Christ entouré de femmes et un Saint Paul, le véritable fondateur du Christianisme, prônant la sujetion de la femme. C'est pourquoi le Christiansime médiéval pouvait à la fois donner d'importantes responsabilités à des femmes mises à la tête de grandes abbayes (comme celle de Fontevraut où étaient éduquées les jeunes filles de la famille royale) et soutenir que (bien que possédant une âme, contrairement à une certaine légende), elles n'avaient pas été faites à l'image de Dieu ; elle pouvait même devenir une abominable tentatrice dont il fallait avoir horreur.

L'humanisme – et en particulier l'Humanisme juridique - renforça la tendance antiféministe en insistant sur une faiblesse physique qui se doublait de faiblesse intellectuelle (l'imbecillitas sexus des Romains).

Quant à la Révolution, ses principes égalitaires n'allaient pas jusqu'à concevoir l'égalité civique et civile des hommes et des femmes. Symbolique de l'époque est le fait qu'Olympe de Gouge, la grande féministe périt sur l'échafaud à la demande particulière de Robespierre.

Mais le XIXe siècle est en ce domaine une période charnière où, malgré de fortes résistances s'amorcent les grandes victoires féministes du siècle suivant. C'est ce que nous allons envisager en s'interrogeant sur le travail féminin au travers d'un recensement de 1896 qui concerne 90% du travail féminin (mais nous nous intéresserons aussi aux 10% non décrits), recensement que nous allons analyser après avoir signalé au préalable qu'il ne tient pas compte du grand nombre de religieuses qui se consacraient alors à des tâches charitables et, parfois, de service public (institutions d'assistance ou correctionnelles).

Voici, par ordre décroissant la proportion des femmes dans divers secteurs professionnels.



Section I – Les ouvrières de l'aiguille



C'est le secteur où les femmes sont le plus représentées (87%). Il s'agit de la couture, mais aussi de la dentelle, de la broderie; etc.

La chose ne peut pas surprendre. C'est une croyance très largement partagée alors, même dans la bourgeoisie, que la couture est une partie importante de l'éducation des filles.

Les conditions de travail sont très diverses : couturière à la journée dans les maisons bourgeoises, travail à domicile (éventuellement dans le cadre de la sous-traitance pour de grandes maisons). Dans les grandes villes, et surtout à Paris, elles sont souvent embauchées dans des ateliers, certains appartenant à la haute couture. À Paris, ces ouvrières ont formé un type social, celui de la « grisette », légère d'allure et parfois de moeurs. C'est pourquoi des philanthropes moralistes créent des institutions censées protéger les jeunes travailleuses contre les dangers du monde.



Section II – Les domestiques



Les femmes représentent 81% de la domesticité.

Placer sa fille est une grande pratique paysanne. Elle peut être placée dans une ferme, une boutique ou une grande maison, aristocratique ou bourgeoise. En général les familles pensent que la domesticité féminine présente de multiples avantages. Dans une maison, la fille semble mieux protégée qu'à l'atelier et surtout à l'usine contre la violence et le vice. Elle s'y prépare mieux au mariage. Les gages sont plus élevés que les salaires. Nourrie et logée, recevant étrennes et gratifications, elle peut espérer se constituer une dot et, si elle ne se marie pas, revenir au pays pour aider sa famille. Elle peut même espérer épouser un commerçant ou un artisan et « devenir une grande dame ».

La réalité est moins rose. Le lieu domestique n'est pas aussi protecteur qu'on le croit dans les familles. Exposée au harcèlement masculin (le maître,son fils et ses domestiques hommes), la fille risque de tomber enceinte et de devoir se débarrasser de l'enfant (plus souvent par l'infanticide que par l'avortement), avec toutes les conséquences sociales, voire pénales, que la chose implique.

En outre, la condition des domestiques est en général moins bonne que sous l'Ancien Régime : le XIXe siècle est à Paris celui des « chambres de bonne », celui on l'on case sous les toits dans des conditions de logement souvent épouvantables la domesticité et d'autres pauvres. Au début du XXe siècle, le fait de se faire servir étant toujours considéré comme une marque d'accès à la bourgeoisie, beaucoup ne l'obtiendront qu'en se contentant d'une unique domestique. Ce sera la grande époque de la fameuse « bonne à tout faire ».

On pourra alors parler d'une crise de la domesticité, bien illustrée par Le journal d'une femme de chambre d'Octave Mirbeau la solidarité entre maîtres et domestiques sera rompue, au point que les domestiques pourront tenter d'exploiter les défauts, voire les vices de leurs maîtres pour progresser dans la société.



Section III – Les ouvrières de l'industrie textile



Elles représentent alors 50% du personnel ouvrier. Leur progression dans ce secteur est très mal perçu par les hommes de cette branche, qui les accusent de manquer de technique, d'être la cause d'une dégradation du métier (utilisation de machines n'exigeant que des gestes simples) et de faire baisser les salaires.

Fortement influencés par la pensée de Proud'hon, pour lequel la place de la femme était au foyer, les syndicats ne se font pas les défenseurs des femmes. Malgré quelques essais de conférence sur le féminisme, l'ambiance des bourses du travail ne leur est guère favorable.



Section IV – Les salariées de l'agriculture et du commerce



Elles y représentent le tiers des actifs. Mais il faut ici faire état d'un phénomène qui n'a pas encore d'impact statistique, mais dont les effets à terme seront de la plus haute importance : l'apparition des grands magasins.

Dans la première moitié du XIXe siècle, un employé était un homme, salarié du secteur public (dans un commerce on parlait d'un garçon). L'apparition des grands magasins dans les années 1850 sera le point de départ de l'implantation de la catégorie des employés dans le secteur privé. Les employés sont des deux sexes, mais les femmes y dominent et pas seulement quantitativement. Facteur de promotion sociale, par le contact avec la clientèle bourgeoise, mais surtout par de remarquables possibilités de progression professionnelle, le développement des grands magasins s'inscrit en bonne place dans l'histoire de l'émancipation féminine.

Notons que sous l'Ancien Régime on envoyait dans les principales cours d'Europe, habillant un mannequin d'osier, les créations de la haute couture parisienne. Au XIXe siècle, ce sont les grands magasins qui, pour des produits de confection donnèrent chair au métier de mannequin qui, en devenant plus tard celui des tops modèles, aura la destinée que l'on sait.



Section V – Les 10% non décrits par la statistique de 1896



Ils nous intéressent particulièrement parce qu'ils annoncent des choses majeures dans l'histoire des professions féminines.



§ 1 – Des cas exceptionnels dans les professions libérales

A – Médecine

La médecine professionnelle (à distinguer de la traditionnelle médecine domestique participant de son pouvoir biologique) est complètement fermée aux femmes au début du XIXe siècle. Elles ont même dû abandonner aux hommes l'art des accouchements, dans lequel elles n'ont plus qu'une fonction secondaire.

Comme les médecins n'ont alors pas d'ordre professionnel, l'accès des femmes à la médecine a dû surmonter deux obstacles : celui de la faculté de médecine et celui de la loi.

Première victoire en1875 avec la première femme accédant au doctorat en médecine.

La loi médicale de 1803, ne leur permettant pas d'exercer, il fallut attendre celle de 1892 pour que les femmes docteures en médecine puissent exercer leur profession. En 1900, elles sont 82, essentiellement dans le secteur social.

B – Le droit

Les avocats possèdent un ordre professionnel depuis l'Ancien Régime (ils resteront les seuls jusqu'à Vichy). Ce sera un rude obstacle pour les femmes désirant accéder à la profession.

En 1888, les femmes sont admises dans les cours de droit comme auditrices libres.

En 1897, Jeanne Chauvin, pourvue des grades universitaires requis tenta vainement de prêter son serment professionnel. Il fallut attendre 1900 pour qu'une loi ouvrît aux femmes la carrière d'avocat (mais à cette époque il n'y avait que quatre femmes inscrites à la faculté de droit de Paris.



§ 2 – Les employées du secteur public

Jusqu'aux années 1880, les femmes seront peu présentes dans l'administration et exceptionnellement à des postes de responsabilité, même modeste.

A – Les employées des postes.

Jusqu'aux années 1880, les femmes n'étaient présentes que dans l'administration des postes (plus quelques ouvrières à l'administration du Timbre et à l'Imprimerie nationale). Le grand administrativiste Vivien en parle dans ses Études administratives (1845-1853) avec un ton qui dénonce un effarant antiféminisme :

« Même dans les plus humbles postes, l'honneur de servir l' état ne peut être conféré à qui n'a pas le droit de marcher la tête levée. Les femmes ne sont admises que dans l' administration des postes, et ne peuvent occuper que les directions dont le revenu est inférieur à 2000 francs. Il en est aussi qu' on emploie dans les bureaux du timbre et de l' imprimerie royale, mais à titre d' ouvrières plutôt que de fonctionnaires. »

Le propos est clair : les femmes sont pratiquement absentes de l'administration parce qu'elles n'ont pas « le droit de marcher la tête levée »!

B – Les demoiselles du téléphone

Dans l'histoire des télécommunications, les Français commirent deux fois la même erreur : se laisser distancer après avoir été des pionniers. Ce fut le cas pour le télégraphe et pour la télématique. Le premier réseau télégraphique fut installé en France sous la Convention. Il s'agissait du télégraphe Chappe : un système optique fait de tours surmontées d'un sémaphore par lequel Paris fut relié aux principales villes-frontière ou portuaires. À partir des années 1820, les États-Unis et d'autres pays développés se dotèrent d'un télégraphe électrique utilisant l'alphabet Morse (du nom de l'inventeur américain de la technologie et de son langage), système utilisant des signaux courts ou longs. Pourtant la France continua à développer, jusqu'au milieu du XIXe siècle son télégraphe Chappe. Ce système optique présentait des défauts majeurs par rapport au télégraphe électrique. On ne pouvait transmettre ni de nuit, ni par temps brumeux ou pluvieux. C'est pourquoi l'usage du télégraphe était réservé à l'administration, essentiellement pour relier le gouvernement aux préfectures. En outre, les messages qui n'étaient pas cryptés pouvaient être lus par tous ceux qui, connaissant l'alphabet Chappe, observaient les sémaphores des tours de relais. La France n'adopta le télégraphe électrique qu'en 1850. Ce n'est qu'à ce moment que les particuliers purent utiliser le télégraphe.

En 1879, les Français découvrirent la nouvelle invention américaine du téléphone (découvert par Graham Bell qui cherchait un appareil destiné à aider les sourds). D'abord exploité par une compagnie concessionnaire (en un premier temps par trois) le téléphone devint une régie d'État en 1889 (on parla dès lors de l'administration des PTT : Postes, Télégraphe et Téléphone, et cela jusqu'à la séparation en 1990 de La Poste et de France Télécom). Mais les Français mirent beaucoup plus de temps que les Américains pour adopter la nouvelle invention. D'abord, parce que la France, petit pays doté d'un excellent réseau routier, avait beaucoup moins besoin que les USA de télécommunications (grand pays sans bonnes routes transcontinentales jusqu'au milieu du XXe siècle). Ensuite parce que les Français admettaient difficilement une invention qui contrariait les hiérarchies sociales et administratives. En fait, c'est son aspect futile qui permit au téléphone de démarrer : théâtrophone de Clément Ader en 1880 (les abonnés parisiens pouvaient être reliés à un certain nombre de théâtres) et tout un ensemble de fantasmes faisant du téléphone l'auxiliaire de l'adultère et d'autres relations légères. Au début des années 1970, la situation du téléphone français était désastreuse : on disait qu'une moitié des Français attendait le téléphone et que l'autre attendait la tonalité! Pourtant, il existait une industrie et des ingénieurs spécialisés ; seule manquait une volonté politique. On la trouva sous la présidence de Georges Pompidou, dont la politique fut poursuivie sous Giscard d'Estaing, et par la Gauche au pouvoir en ce qui concerne le Minitel (dont le lancement fut retardé de deux ans du fait de la farouche hostilité de la Droite et particulièrement du RPR). C'est ainsi que l'on vit, en dix ans, la France rattraper son retard dans le domaine du téléphone et, dans la foulée, prendre de l'avance, avec l'apparition du Minitel après 1981. Devenus des précurseurs dans le domaine de la télématique, les Français reproduisirent l'erreur qu'ils avaient commise avec le télégraphe : s'adapter avec retard à une technologie plus perfectionnée (l'Internet).

Cette courte histoire des télécommunications en France s'inscrit aussi dans l'histoire de la fonction publique féminine. Embauchées sur leur réputation d'agilité manuelle, les demoiselles du téléphone furent d'abord employées dans des entreprises privées concessionnaires dont la nationalisation, en 1889, leur permit d'entrer en force dans une administration des postes où elles rencontrèrent les modestes pionnières dont Vivien parlait sur le ton que l'on sait.

C – Les demoiselles dactylographes

La demoiselle dactylographe est rapidement apparue dans l'administration comme une technicienne douée et même dangereuse : elle a supprimé la catégorie masculine des expéditionnaires (ceux qui recopiaient les lettres). Les demoiselles dactylographes, ayant eut souvent l'occasion de faire valoir leurs talents ailleurs que dans la dextérité manuelle, sont montées en grade, vivement critiquées par les plus médiocres des employés qui les accusaient d'user de leurs charmes pour obtenir des promotions. Sans parler de ces mariages entre fonctionnaires (phénomène qui sensibilise l'opinion au début de ce siècle) qu'on accuse d'être inféconds et de créer des clans familiaux au sein des services. La Guerre de 1914-1918 précipita les choses en contraignant les femmes, dans l'administration comme ailleurs, à remplacer les hommes. La féminisation de la fonction publique se poursuivit et ses conséquences se firent sentir jusque dans la disposition, l'aménagement, l'hygiène et la décoration (les fleurs!) des locaux. L'architecture administrative fut elle-même affectée : plus claire et aérée. Maintenant les femmes occupent de hauts postes de responsabilité dans la fonction publique.

D – Les infirmières

Là il s'agit plus d'une laïcisation que d'une féminisation : à l'exception des asiles d'aliénés gérés et desservis par l'ordre masculin de Saint Jean de Dieu, le personnel hospitalier est essentiellement féminin. Mais l'hôpital du XIXe siècle, en évoluant progressivement de l'établissement charitable à l'établissement de soins, se laïcise nécessairement.

Cette laïcisation a eu un double aspect.

Il s'agit d'abord d'abord du fait que des infirmières laïques sont venues se joindre aux religieuses (au milieu du XIXe siècle, on comptait 4000 infirmières laïques pour 7600 religieuses). Au départ les infirmières furent formées par les religieuses, ce qui explique que leur tenue eut longtemps, au moins dans les pays en forte proportion catholiques, un style vaguement religieux (entre autres, port du voile).

Mais des écoles d'infirmières ont fait leur apparition au début de la IIIe République (à la Salpêtrière et à Bicêtre en 1878, à la Pitié en 1881). A partir de ce moment, et aussi du fait de la pression de la médecine pasteurienne, la laïcisation du comportement professionnel concerna aussi les religieuses. L'administration n'y était pas hostile, même après la Séparation de l'Église et de l'État en 1905. Passant un contrat global avec la congrégation soignante, l'hôpital trouvait en général l'affaire intéressante. La somme était beaucoup moins élevée que s'il avait fallu verser des salaires individuels. En outre, une religieuse malade était soignée par ses "soeurs" ; atteinte par la limite d'âge, elle finissait ses jours dans son couvent. En revanche, la médecine pasteurienne fit des objections concernant la tenue des soeurs, véritables nids à microbes. Au début du XXe siècle, la presse médicale présenta comme une grande victoire de la science le fait que l'hôpital Pasteur était parvenu à imposer la tenue blanche aux religieuses : des illustrations les représentaient ainsi en tenue d'infirmière et en "tenue de ville" (celle de leur congrégation). Aujourd'hui, le recrutement des infirmières exige un diplôme national et il arrive (selon le témoignage de certains médecins) qu'on ne sache pas que telle infirmière appartient à une congrégation religieuse.

Notons aussi l'apparition du bénévolat laïque, entre autres sous l'impulsion de la Croix rouge. Ces infirmières bénévoles, appartenant souvent à la bourgeoisie, eurent un rôle non négligeable pour le soin des blessés de la Première Guerre mondiale.

E – Les femmes dans l'enseignement

En ce qui concerne ce dernier point, il s'agit à la fois de féminisation et de laïcisation : les réformes scolaires de Jules Ferry sont pour beaucoup dans ce phénomène.

Il serait hors de propos de développer une matière qui pourrait être immense. Disons simplement que, si l'on s'en tient à l'enseignement public, les femmes représentent, en 1914, 59% du personnel de l'enseignement primaire.

Notons que la première femme à accéder au professorat de l'enseignement supérieur fut Marie Curie qui succéda, en novembre 1906, à son mari Pierre tué accidentellement quelques mois plus tôt.


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