UUniversité Paris X – Nanterre - Cours d'histoire du droit du travail - Professeur Jean-Pierre Baud
Chapitre 4
Les loisirs
Dans sa Théorie de la classe de loisir parue en 1899, l'économiste américain d'origine norvégienne, Thorstein Veblen démontrait que la notion de loisir est par essence une question de distinction sociale. Il définissait cette classe de loisir comme celle qui, pour se distinguer du reste de la société, pouvait pratiquer la consommation ostentatoire en gaspillant, non seulement des biens, mais aussi du temps.
En temps que consommation, ostentatoire ou non, du temps, les loisirs posent, outre l'évident problème quantitatif (puisqu'il s'agit du temps par essence mesurable), mais aussi qualitatif : à quoi peut-on et doit-on consacrer ce temps? Cet aspect qualitatif qui, bien que très présent quand il s'agit des loisirs culturels, n'exclut pas, loin de là, les loisirs touristiques et sportifs, pose la question de la distinction entre les loisirs de l'élite et les loisirs des masses.
Section I – Les loisirs culturels
Dans le prolongement dans ce qui vient d'être distingué, la notion de culture a toujours opposé la culture de l'élite à la culture populaire. Envisagée dans l'optique d'une politique culturelle et d'une administration de la culture, la question est loin d'être simple. Un thème comme celui de Faust était populaire avant que le Romantisme ne l'anoblisse par l'adoubement de la « grande littérature » et de l'opéra. Un média comme le cinéma fut d'abord un vulgaire divertissement forain avant qu'on ne lui découvre une finalité culturelle appropriable par l'élite culturelle.
Cette problématique, bien que n'étant pas le fond de notre propos, ne doit pas être oubliée. Qu'il s'agisse de la culture populaire ou de celle de l'élite, les loisirs culturels posent les questions conjointes du temps libre et de l'éducation. La première étant une question de législation (donc étudiée plus loin), il reste donc la seconde qui mêle la législation (entre autres les lois de Jules Ferry) et les circonstances économiques. Sur ce dernier point, il semble que l'événement majeur du XIXe siècle ait été l'apparition d'une presse de grande diffusion. Jusqu'à la Monarchie de Juillet, le journal et les autres périodiques étaient des produits de luxe. Mais, en créant La Presse en 1836, journal financé par la publicité, d'abord pour moitié puis dans des proportions de plus en plus grandes, Émile de Girardin transforma le journal en produit de grande consommation, phénomène qui ne se limite pas à la question de l'accès à l'information, mais qui concerne aussi la diffusion des oeuvres littéraire : le XIXe siècle et le début du siècle suivant furent la grande période des romans publiés en feuilletons avant d'être diffusés en librairie.
Mais l'administration culturelle de la France, qui, lorsqu'il ne s'agissait pas de l'éducation, se concentrait dans le Ministère des Beaux arts, ne se préoccupa pas réellement d'une diffusion culturelle de masse avant le Front populaire avec la transformation plus que symbolique du Ministère des Beaux arts en Ministère des Loisirs. Comme celui-ci faisait le lien entre la culture, le tourisme et le sport, le sujet suivant s'impose donc à notre attention.
Section II – Les loisirs touristiques
Moyen de découvertes et de formation, mais ayant eu longtemps une connotation sportive, le tourisme s'inscrit entre les loisirs culturels et les loisirs sportifs. Le mot est d'origine anglaise : il était de tradition qu'un jeune anglais de famille fortunée complète sa formation par un « grand tour » qui le conduisait souvent en Italie et parfois en Grèce, et exceptionnellement plus loin.
§ 1 – Le tourisme pour les adultes
C'est à partir du milieu du XVIIIe siècle, que le tourisme se dota de sa connotation sportive, lorsque les Alpes ne furent plus seulement un obstacle à franchir, mais devinrent une fin en soi, c'est-à-dire le lieu de l'alpinisme.
. Le touriste anglais en fut le grand pionnier. Conscients de ce que tout ce qui n'était pas anglais se situait dans le voisinage de la barbarie, les Britanniques firent des expéditions vers les "glacières" du Mont Blanc en ayant l'angoissante certitude qu'ils quittaient la civilisation en s'éloignant de la cité de Genève (dont certains citoyens s'étaient transformés en organisateurs de voyages : on mesurait souvent l'altitude à partir du niveau du lac Léman).
Le 8 août 1786, la conquête du Mont Blanc par les deux Chamoniards Balmat (le guide) et Paccard (le client, médecin à Chamonix), précéda l'ascension scientifique de Balmat et du Genevois Saussure. La gloire du Mont Blanc et de l'alpinisme était faite.
La découverte de la nature alla de pair, au XIXe siècle, avec le développement des sports et de la randonnée. De L'Alpinisme à l'Olympisme, nous trouvons le parcours d'une devise : Altius (Plus haut : devise du Club alpin), Altius et Citius (Plus haut et plus vite : devise proposée par Paul de Vivie, alias Vélocio, membre du Club alpin et fondateur du mouvement cyclotouristique français), Altius, Citius, Fortius (Plus haut, plus vite, plus fort) que l'abbé Henri Didon, professeur dans un collège de la région grenobloise, proposa comme devise à ses fêtes de gymnastique où il invita le baron de Coubertin restaurateur des Jeux olympiques. En outre, les exercices sportifs ou hygiéniques mettant l'homme en contact avec la nature se diversifièrent, donnant parfois lieu à une littérature abondante (alpinisme et cyclotourisme) ou à quelques oeuvres qui firent date concernant la randonnée pédestre (Stevenson à pied dans les Cévennes, et aussi, dans les Alpes, le charmant Töpffer, l'un des inventeurs de la bande dessinée) ou le canotage sur la Tamise(Jerome K. Jerome, qui écrivit aussi sur le voyage à vélo en Allemagne).
§ 2 – Le tourisme pour les enfants et les adolescents
A- - Les enfants et les adolescents de famille aisée
Dans les années 1830, Rodolphe Töpffer, directeur à Genève d'une pension pour jeunes gens organise, dans la période des vacances des voyages pédestres pour ses élèves, autour du lac Léman, dans les vallées alpines et jusqu'en Italie. On peut donc dire qu'il n'est pas seulement l'un des inventeurs de la bande dessinée, mais qu'il est aussi un précurseur dans le domaine des organisations pour la jeunesse.
Au milieu des années 1840, Georges Williams, un négociant en textiles, fonda à Londres la Youg Men's Christian Association (YMCA), un groupe de réflexion religieuse qui devint très vite une institution d'assistance et de solidarité, où les jeunes gens aisés venaient au secours des jeunes gens déracinés du fait de l'industrialisation. L'institution fut exportée au Canada, puis aux États-Unis où elle apparut comme étant destinée à former des citoyens responsables, soucieux d'eux-mêmes et des autres moralement et physiquement. C'est dans associations que furent inventés le Basket-Ball et le Volley-Ball. Elles sont aujourd'hui présentes dans 130 pays.
Dans les implantations de l'YMCA, la fonction d'accueil des jeunes touristes, qui est aujourd'hui la plus connue, n'était à l'origine que secondaire. C'est en Allemagne que sont nées les véritables Auberges de jeunesse, lorsque, en 1907, l'instituteur Richard Schirmann ouvrit sa classe pendant les vacances scolaires pour héberger les jeunes marcheurs, initiative individuelle qui donna naissance, quatre ans plus tard, à un réseau national. L'institution fut importée en France par le démocrate-chrétien Marc Sangnier. S'adressant nécessairement, à l'origine, à une jeunesse aisée (puisque pouvant prolonger son parcours scolaire et accéder à l'université), l'institution se popularisa avec l'allongement de l'obligation scolaire, la démocratisation universitaire et, s'adressant en outre aux jeunes adultes, avec le développement des congés payés. C'est pourquoi, même si c'est une erreur de croire que le Front populaire a créé les auberges de jeunesse (3 fédérations existaient en 1936, une catholique, une laïque, et une provençale animée par Jean Giono), son rôle fut cependant essentiel en ce domaine.
B – Les enfants de famille pauvre
Cette époque est celle de l'apparition des colonies de vacances.
La première fut celle du pasteur suisse Hermann Walter Bion, qui, ayant vécu dans un village d'Appenzell, puis un quartier pauvre de Zurich, y découvre la misère sanitaire de l'enfance. C'est pourquoi, après avoir fait appel à la générosité publique, il put envoyer, en 1876, 34 garçons et 34 filles de 9 à 12 ans.pour un séjour de vacances à la montagne.
Son exemple est suivi, d'abord dans les milieux protestants (entre autres par les protestants français à partir de 1881), puis par de mouvements philanthropiques de tous bords. En France, on comptera plus de 100 000 colons en 1913 ; 420 000 en 1936 et plus d’un million à partir de 1955.
Section III – Les loisirs sportifs
L'histoire des sports doit trouver sa place entre l'angélisme et le diabolisme. Il est faux que les sports ne soient que la loyale confrontation physique entre hommes libres et égaux. Mais il est aussi faux de n'y voir que le lien avec l'armée ou l'une des façons d'organiser la violence. La vérité est entre les deux extrêmes. En ce qui concerne la période qui nous intéresse, il faudrait être aveugle, par ne pas voir tout ce qu'ils impliquent de confrontation sociale.
§ 1 – Le sport professionnel
En une époque où les sportifs professionnels sont devenus, parfois, des demi-dieux richissimes, on a du mal à imaginer qu'au XIXe siècle, le professionnalisme sportif était le signe d'une infériorité sociale. Sous la Monarchie de Juillet, le terme de « sport » désignait les courses hippiques. Et le véritable « amateur » de sport était celui qui avait des moyens suffisants pour s'offrir une écurie et une équipe de jockeys. On le voit, le professionnel, en l'occurrence le jockey est dans une situation de dépendance par rapport à l'amateur. Il se trouvait dans cette catégorie sociale où le corps était utilisé pour gagner de quoi vivre, avec le prolétaire et la prostituée.
Le cycliste professionnel sera une modernisation du jockey (dont il emprunta la tenue à l'origine). Ne pouvant pas plus que celui-ci acheter sa monture, il sera vis-à-vis de son entraîneur, dans une situation voisine.
Il en allait de même pour les sports de combats non aristocratiques qui, à la différence de l'escrime, se pratiquaient à main nue, nous retrouvons une tradition qui, comme pour les équipes hippiques, remontait à l'Antiquité romaine. Ceux qui en avaient les moyens possédaient des combattants, lutteurs ou boxeurs, ce qui exprimait un clivage social du même type. Notons cependant qu'au XIXe siècle, la boxe tend à s'anoblir (on va parler du noble art). Le phénomène s'explique par le fait que des catégories sociales qu'une telle pratique aurait auparavant déshonorées se fait initier à la boxe anglaise ou française dans une perspective de self-défense : en effet l'évolution sociale et juridique exige désormais que la riposte soit proportionnée à l'attaque.
§ 2 – Les sports anglais
Il s'agit de l'athlétisme et des sports de balle et de ballons venant d'Angleterre ou des USA (à l'exception du hand-ball d'invention allemande). Le premier club d'athlétisme fut créé au Havre (Havre athletic club), en 1880 par des Anglais employés dans des compagnies maritimes. En 1882, les élèves du lycée Condorcet, qui affolaient les voyageurs en organisant des courses dans la gare Saint Lazare, obtinrent un terrain au bois de Boulogne et fondèrent le Racing club de France, aussitôt imités par les lycéens de Saint Louis fondant le Stade français. Aussitôt, les clubs de sports anglais se multiplièrent sur le territoire français. C'est pourquoi le Racing club de France et le Stade français s'unirent pour créer l'Union des sociétés françaises des sports athlétiques (USFSA) qui géra l'ensemble des sports français, à l'exception du cyclisme (qui était organisé, depuis 1882 par l'UVF, Union vélocipédique de France), pendant un quart de siècle. Ensuite, chaque sport eut sa propre fédération.
C'est dans ce milieu que se développa le culte de l'amateurisme. Les ports anglais avaient des deux côtés de la Manche une signification sociale avouée : il fallait se former intellectuellement, mais aussi physiquement, pour s'imposer dans la société. Ainsi les clubs de sports anglais inscrivirent souvent dans leurs statuts qu'un véritable amateur ne pouvait pas être un ouvrier, voire quelqu'un qui avait accepté de participer à une compétition où l'on avait accepté la participation d'ouvriers. En d'autres termes, un véritable amateur ne devait pas utiliser son corps pour gagner de l'argent que ce soit à l'usine ou sur un stade.
§ 3 – Les sports d'hiver
jusqu'au début du XXe siècle, le vélo resta un produit de luxe. Sa production industrielle ayant fait chuter considérablement son prix, il cessa d'être un signe de richesse et devint assez vite le contraire : la monture du prolétaire. Ceux qui pouvaient s'offrir des loisirs sportifs cherchèrent une autre façon de s'afficher socialement. Les sports d'hiver un furent un. Les archives du Vélo-club d'Annecy (déposées aux Archives départementales de la Haute-Savoie) nous montrent comment la bourgeoisie qu'il regroupait cessa d'être pédalante pour devenir skieuse. Dans la première décennie du XXe siècle, moment où l'on commence à trouver dans ses dossiers des publicités pour des automobiles, on trouve un échange de courrier entre le Vélo-club et le syndicat d'initiative de Thônes démontrant que celui-ci a réellement lancé les sports d'hiver dans le massif des Aravis (Saint Jean de Sixt, le Grand Bornand, La Clusaz, etc.) : document 1 – document 2