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reconnaître ses créances à l'égard d'une société perdue dans l' "orexie": celui des
grévistes de la faim, qui remettent au goût du jour la figure moyenâgeuse du stylite.
Le renouveau des stylites est une caractéristique propre au XXe Siècle: l'action
des "suffragettes" a inauguré la prise de conscience du phénomène et celle de Gandhi
en a dévoilé tout le potentiel. Auparavant, il existait bien quelques tentatives,
notamment au XIXe Siècle, comme le mouvement des prisonniers de la Tour de
Londres, mais elles étaient analysées sous l'angle du suicide.
Or le mouvement ne s'inscrit pas dans une volonté suicidaire, il fait référence à
une généalogie du rapport au sacré. Le gréviste de la faim refuse de se soumettre à une
rhétorique juridique qu'il sait, ou croit, ne pas pouvoir lui donner satisfaction. Il préfère
un moyen de recours plus radical: l'exposition d'un corps qui exhibe sa sacralité177.
Le gréviste de la faim est bien plus l'héritier du stylite que celui de l'ascète:
l'élément spectaculaire est essentiel. Le stylite juché sur son portique offrait son
expérience du sacré en spectacle aux passants, surveillé par des membres de la
corporation des bouchers pour prévenir toute accusation de tricherie; en même temps,
il était la mauvaise conscience de sa cité. Mais le stylite était un être relativement rare:
il dérangeait trop l'ordre religieux178qui préférait, à tout prendre, encourager
l'érémitisme ou mieux: le monachisme.
Un avatar prit ainsi le relais: le champion du jeûne, qui répète son spectacle de
ville en ville pour gagner sa vie. Enfermé dans une cage plutôt qu'isolé au sommet
d'une colonne: "il y avait aussi là, à titre permanent, des surveillants choisis par le
public, en général -fait curieux- des bouchers, qui se relayaient par groupe de trois et
qui avaient pour mission d'observer le jeûneur jour et nuit pour l'empêcher de
s'alimenter en cachette..."179
Mais ce jeûneur court à la désillusion, son acte ne répond à aucune contrepartie,
il ne dénonce rien, ne s'inscrit pas dans un recours au sacré. Son acte est vain et dans sa
cage, il n'est qu'une bête autophagique, un fauve de lui-même dont des barreaux
protège le public. Ce qui lui manque pour devenir un gréviste de la faim, c'est une
mission.
177Pour G. DUBY, il s'agirait plutôt d'une inversion du sacré : de l'obligation faite par le droit et la
morale religieuse de conserver le corps intact à l'autorisation de "mettre son corps en aventure". Tandis
que J. RIVERO préfère mettre l'accent sur la pression de l'opinion publique: La grève de la faim ou le
déréglement du sacré EconomicaParis1984
178L'Eglise reste muette au sujet de la grève de la faim.
179F. KAFKAUn Artiste de la faiminUn artiste de la faim et autres récitsGallimardParis
1990.
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